Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Megan Kruse

C’est dans les locaux de Babelio que trente lecteurs ont retrouvé Megan Kruse le 8 septembre dernier, pour une rencontre autour de son premier roman, De beaux jours à venir, publié aux éditions Denoël. Une rencontre animée par Pierre Krause, et dont Fabienne Gondrand a assuré l’interprétariat.

Depuis des années, Amy subit la violence de Gary. Jusqu’au jour où elle reçoit le coup de trop et décide de s’enfuir avec ses deux enfants, Jackson, dix-huit ans, et Lydia, treize ans. Premier arrêt au Starlight, motel crasseux qui va leur servir de refuge. Tous les trois s’endorment sereins et soulagés, mais au petit matin Jackson a disparu. Croyant gagner l’amour d’un père qui le rejette, il est retourné chez eux et a trahi sa mère et sa sœur en révélant à Gary l’adresse du motel. Amy se rend alors à l’évidence : si elle veut assurer sa sécurité et celle de Lydia, elle va devoir abandonner son fils. Cette séparation brise le cœur de la petite fille, très attachée à ce frère doux et différent. Jackson, de son côté, doit désormais se débrouiller seul, tiraillé entre la recherche désespérée de l’amour paternel, sa culpabilité et sa difficulté à gérer son homosexualité naissante. De beaux jours à venir est un roman terriblement juste, touchant et sans complaisance, sur la famille, les sacrifices que l’on peut faire en son nom, et leurs conséquences. Un chef-d’œuvre où l’émotion prend à la gorge à chaque page.

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Un premier roman très personnel

Megan Kruse a commencé par saluer la couverture choisie par son éditeur français, qu’elle juge plus réussie que celle de l’édition originale américaine. Elle apporte une précision : De beaux jours à venir est son premier roman publié, mais elle en avait écrit deux auparavant, qui selon elle ne menaient à rien, et qu’elle a préféré mettre à la poubelle. Dans celui-ci, elle a mis toute son identité, et avant d’être publiée, elle se disait que si elle ne trouvait pas d’éditeur, elle n’en écrirait pas d’autre, car elle ne voyait pas comment elle pourrait faire mieux.

Si elles n’étaient pas publiables, ses deux premières tentatives s’attaquaient toutefois aux mêmes thèmes que De beaux jours à venir, qui lui tiennent particulièrement à cœur : Qu’est-ce qu’un foyer ? Dans quelles conditions peut-on dire qu’on est « chez soi » ? Et comment trouve-t-on cet endroit lorsque l’on est homosexuel dans un milieu rural conservateur et qu’on sait qu’on va devoir partir ?

Le livre est né sous la forme d’une nouvelle, autour du personnage de Jackson, vivant dans un campement à proximité d’un chantier. Au fil de l’écriture, le personnage a pris de l’importance, et le texte s’est développé naturellement autour de lui, pour devenir progressivement  un roman. Elle a suivi la voix de Jackson, pétrie de culpabilité, et la nécessité d’autres voix autour de la sienne a donné naissance aux autres personnages, qui sont apparus dans les failles, les lacunes de Jackson. Megan Kruse est entrée en résonance avec les voix du roman qui renvoient à différentes parties de son identité, sous des modalités distinctes : la voix de Lydia vient du plus profond d’elle-même, tandis que celle de Jackson est plus celle de la chronologie de l’histoire.

Interrogée sur la part de fiction et d’expérience vécue dans le roman, l’auteur répond par un pied de nez : « Tout est vrai dans le livre, sauf ce qui ne l’est pas… » Son processus d’écriture consiste à s’appuyer sur le matériau brut qu’est sa propre vie, sur ses observations. Jackson et Lydia sont nés de son expérience, mais ne sont pas calqués sur des personnes réelles. Amy, en revanche, a été influencée plus directement par une femme rencontrée dans un centre d’aide aux violences domestiques.

La construction alternée de ce récit à deux voix s’est faite dans un second temps. Elle a commencé par les passages narrés par Jackson. Elle a écrit différents pans de l’histoire, comme des vignettes, et les a réarrangés a posteriori pour bâtir une chronologie. Elle voyait ces vignettes comme des fenêtres sur la vie des personnages, en espérant que de leur juxtaposition naîtrait un roman.

Lorsqu’un lecteur lui demande pourquoi le personnage du père abusif est le seul dont le point de vue est absent du livre, Megan Kruse répond que donner une voix à un personnage, c’est forcément inviter à l’empathie. Et que ce type là ne le mérite pas. Elle ne souhaitait pas qu’on le comprenne. Pas d’empathie pour les responsables de violences domestiques.

La question centrale du roman est celle de la famille. Qu’est-ce qu’une famille ? Megan Kruse a grandi dans une famille qu’elle détestait, elle se sentait étrangère à son environnement, avec une irrépressible envie d’en partir. Elle avait alors la conviction qu’à un moment donné, la vie lui montrerait d’elle-même le chemin, l’endroit où elle se sentirait enfin chez elle. En vieillissant, elle a réalisé que le sentiment d’avoir un foyer n’était pas nécessairement quelque chose de fixe, un lieu entre quatre murs. Mais qu’il dépendait bien plus des gens dont on s’entoure.

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Une nature omniprésente

Un lecteur souligne que les scènes clés du roman se tiennent toutes au bord d’une rivière. Ce n’est pas un choix conscient de l’auteur. Le roman prend place dans le Nord-Ouest des Etats-Unis, et Megan Kruse rappelle qu’ « il y a de l’eau partout, là-bas ». Elle se souvient qu’enfant, ses chaussures étaient couvertes d’une perpétuelle pellicule de moisi, tant ces terres sont humides. Mais cette omniprésence des rivières est une illustration du poids de la nature dans cette région : dans le Pacifique Ouest, il n’y a pas de séparation nette entre l’homme et son environnement, on est peu protégé des éléments. C’est un territoire brut et sauvage. Et c’est un champ ouvert, peu défini. Il y des écrivains locaux, comme Raymond Carver ou David Guterson, mais pas de mythologie littéraire comme il peut y en avoir autour de l’Ouest, par exemple. Ce livre est pour Megan Kruse une tentative égoïste de représenter un lieu qu’elle connaît. Un lieu où la nature fait partie du quotidien, où il n’y a pas de frontière nette entre chez soi et l’extérieur. Mais en dépit du ton sombre du roman, elle ne voit pas du tout cette région comme une zone déprimante ou sinistrée. C’est une région magnifique, avec des villes très progressistes et ouvertes d’esprit. Elle souligne qu’il y a aussi beaucoup d’amour dans son roman. Et que de toute façon, quand on traite de la pauvreté, que vous soyez en Oregon ou sous le soleil du Brésil, la réalité est forcément grise.

Poursuivant sur la nature, Megan Kruse explique que la forêt est dans le roman un refuge pour Jackson et Lydia. La nature interagit avec les deux enfants. Ils s’informent l’un l’autre. Et la forêt, qui les préserve de la violence domestique, est finalement plus bienveillante que le monde des hommes.

Le roman se tient dans sa région. Le foyer de Jackson et Lydia, par exemple, a beaucoup de points communs avec celui dans lequel elle a grandi. Mais ce n’est pas un reportage ou un témoignage pour autant : certains lieux ont été totalement inventés. C’est là tout le plaisir de la fiction, qui permet de bâtir des mondes. Elle avait le sentiment d’être autoriseé à décrire certains lieux qu’elle connaît très bien, comme la ville de Missoula, mais a préféré en inventer d’autres pour remplacer ceux qu’elle connaît moins bien.

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Des thèmes difficiles, mais un regard optimiste

Un lecteur se demande pourquoi Amy, la mère, reste silencieuse face aux violences conjugales dont elle est victime. Megan Kruse explique que dans ce genre de situation, bien souvent, les victimes sont seules, et se refusent à demander de l’aide. Et que paradoxalement, elles sont souvent plus seules encore lorsqu’il y a une famille autour, car elles essayent de la préserver. Pour protéger ses enfants, Amy fait le choix de l’invisibilité. Elle endosse ce fardeau injuste. Elle est la version extrême d’une situation extrême.

Le personnage de Jackson, lui, ne sait que faire de sa colère, contre son père, mais aussi contre sa mère. Lorsqu’on est adolescent, on fait des choses sans savoir pourquoi, c’est comme ça que l’on devient adulte. Sa réaction, lorsqu’il trahit sa mère dans le roman, est typique d’un adolescent dans cette situation. C’est quelque chose que Megan Kruse décrirait comme une « faiblesse chaotique d’adolescent ». Amy, le laissant faire, lui offre la possibilité de se libérer, d’être indépendant, de cesser de la protéger pour vivre enfin son identité et sa sexualité.

Interrogée sur l’optimisme du titre français, « De beaux jours à venir », Megan Kruse répond que le titre original « Call me home » était difficilement transposable en français. Mais elle aime cet optimisme, qui correspond bien à sa conviction : on finit tous par trouver un endroit qu’on peut appeler « chez soi ». C’est cet optimisme qu’on retrouve dans la dernière scène du livre, avec les retrouvailles des personnages. A l’origine, elle n’avait pas mis cette scène. Le roman s’achevait avec un saut en 2026, où l’on découvrait que chaque personnage avait trouvé son bonheur. Mais son éditrice lui a dit que ce n’était tout simplement pas possible de finir ainsi. D’où les retrouvailles. Et en définitive, elle aime que son roman s’achève ainsi. Les personnages sont ensemble, il s ont réussi, la vie normale peut s’installer. Plutôt que de retourner à leur quotidien, ou de dessiner leur avenir, elle préfère conserver une part d’inconnu, et les abandonner sur cette note claire et lumineuse.

La rencontre s’est poursuivie avec la traditionnelle séance de dédicaces, occasion pour les lecteurs d’échanger directement avec Megan Kruse, qui s’est prêtée à l’exercice avec beaucoup de gentillesse.

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Retrouvez De beaux jours à venir, de Megan Kruse, publié chez Denoël.

PS : Un très grand merci à Alexandra alias jalleks pour ses photos !

9 réflexions sur “Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Megan Kruse

  1. La lecture de ce livre avait été un réel plaisir, cette rencontre, un enchantement. Merci encore Babelio, vous êtes extra !
    Le plaisir a été prolongé avec Megan Kruse lors du Festival America, à Vincennes, où elle y a tenu plusieurs conférences sur des thèmes autour de la famille, l’adolescence aux US, entre autres. Ce fut très riche de l’écouter à nouveau, ainsi que d’autres auteurs, que je connaissais pas, telles Megan Abbott, Alice MacDermoot et Anna North (entre autres), dont je vais me faire le plaisir de lire prochainement !
    Il me tarde de découvrir le deuxième roman de Megan, en cours d’écriture, que je me ferai une joie de lire en version américaine, de peur de devoir trop attendre pour la version française !

  2. Je m’interroge sur la rencontre qui doit avoir lieu avec Julia HEABERLIN, n’ayant pas reçu de mail de confirmation, j’espère que je ne l’ai pas loupé! pour une fois que j’oublie de noter dans mon agenda!

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