Où les Babelionautes vous présentent leurs créations autour du mot « Pixel »

Un défi d’écriture très apprécié !

Tous les mois, nous organisons sur le forum un grand défi d’écriture autour d’un thème choisi par les membres. Pour le mois de juin, le thème choisi fut celui de « Pixel » ! Autour de ce thème et en utilisant impérativement ce mot dans son texte, tous les membres sont libres de participer en écrivant un texte plus ou moins long. Aucune autre règle n’est en vigueur pour ces défis d’écriture !

Voici ci-dessous  les contributions des participants  !  N’oubliez pas de voter ici pour le texte que vous avez préféré !

Texte de Liligalipette :

De cet instant où tu m’as laissée, je pensais tout retenir. À ce moment si fatal, il me semblait que je garderais tout de ton être en fuite. Mais déjà tu retournes à l’anonyme, tes contours s’effacent. Ma mémoire émiette ton image. Te croiserais-je dans ce café que mon cœur bondirait de reconnaissance. Mais à te chercher dans les ruelles mouillées de mon souvenir, je perds des morceaux de toi. Image enregistrée sans sauvegarde, avec garde-folle, ton visage se délite. Combien de temps avant que le fichier soit définitivement endommagé ? Combien de nuits où tu ne passeras qu’en ombre, ne me laissant au réveil que l’amer souvenir d’une silhouette sans frontière ?

Les photos n’y changent rien. Déjà je ne te reconnais plus. Tu n’es plus celui-là pour lequel j’avais aménagé mon cœur. Tu n’es plus celui à qui la peur d’aimer m’avait fait tout refuser avant de tout lui sacrifier. Dans les traces de ton dernier passage, je ne te retrouve plus comme aux premiers instants de la solitude. Ce que tu as abandonné ici redevient simple objet. Le pouvoir de l’évocation meurt et ces choses ne sont plus que parasites dans mon décor, comme l’image mal réglée d’un vieux poste de télé.

Tu es l’accusé d’un crime sans coupable. Mais je floute ton visage. Derrière quelques dizaines de carrés sans couleur ni épaisseur, j’efface ton souvenir. Tu passes dans mes journées comme un condamné à l’oubli. Si je souhaite que tu vives dans mon disque durement rayé ? Le voudrais-je que le temps reprend ses droits et qu’il efface patiemment les restes de toi. À m’accrocher plus désespérément à ton essence qui se liquide, je ne fais qu’effriter plus sûrement la paroi qui me libérera de toi. L’arrêt sur image n’est pas possible. Tout est mort programmée de ton visage : l’hiver qui revient et que tu me haïssais d’aimer, ma plaie qui se referme, les larmes qui s’assèchent. Bientôt les octets de ton souvenir seront trop faibles pour ramener ton image. Dans ce maelström sans attache, tu disparaîtras et ma peine se taira. Tu redeviendras pixel…

Texte de Alexis1 :

Aujourd’hui on doit aller au mariage de tata Suzanne. Alors maman elle veut que j’mette une ch’mise. Mais moi j’en ai même pas de ch’mise. Alors he m’dit « pixel de ton frère ! » alors moi ch’uis content j’aime bien prendre les affaires de mon frère.

Texte de Thoxana :

Point de Pixel !
Mais pourquoi avoir finalement choisit « Pixel » ?
Fallait-il donc que cet affreux mot vous ensorcelle !
Pourquoi n’avoir pas préféré… Je ne sais pas moi ! Tourterelle ?
Cyclope, Vélo ou même… Tiens, pourquoi pas Dentelle ?!

Pixel… Tu es si laid que je te jetterais à la poubelle,
Que j’aimerais te découper en milliard de rondelles,
Te hacher menu pour te transformer en mortadelle,
Voir, plus vicieux, refaire ton portrait à grands coups de truelle !

Au lieu de cela, voici de longues minutes que je m’escrime
A poser, de-ci, de-là, quelques malheureuses et bien mauvaises rimes
En vue de créer ce maudit poème qui déjà vous déprime,
Vous plonge même dans un insondable abîme… Et en tout cas ne vaut pas un centime !

Ah ! Combien de tes semblables ais-je donc déjà noircis
Pour te donner ne serait-ce qu’un instant un semblant de vie ?!
Pixel ! Je t’abhorre, je te honnis
Depuis que tu es le cauchemar de mes nuits !
D’ailleurs, en un mot comme en cent, cette fois je te le dis :
« Pixel. Désormais entre toi et moi, tout est bien fini ! »

Texte d’ Argali

Janet hésitait encore. Elle était incapable, cependant, de préciser la source de son indécision. Mais quelque chose la chipotait dans cette affaire. La logique de son collègue Mark dérangeait sa propre conviction. L’idée qu’il parvienne à trouver les équations qui tireraient au clair cette affaire lui était insupportable. Il s’en vanterait partout et, une fois encore, elle passerait pour la subalterne idiote, incapable de résoudre quoi que ce soit !
Elle reprit le dossier, s’installa confortablement dans son divan et entreprit une relecture. Son objectivité butait sur une incohérence mais impossible de mettre le doigt dessus. Autant chercher un pixel espion sur une photo argentique ! Mark, lui, dressait en un rien de temps et avec succès le profil psychologique des meurtriers. Il était capable de prévoir leurs réactions.
Elle jeta un œil à sa montre : 23h, déjà. Elle se détourna et croisa dans son champ de vision la photo de son labrador, décédé l’an dernier. Elle le contempla longuement, comme s’il allait lui donner la solution de l’énigme. Ses yeux picotaient à force de fixer l’image.
Et soudain, un sourire se dessina sur ses lèvres. Mais oui ! C’était ça l’élément qui clochait dans cette histoire !

Texte de Emder :

Petite
Image
Xénophile
Et
Libre

Texte de Steppe :

L’image

Le même jour, à la même heure exactement, partout dans le monde se produisit un évènement des plus remarquables.
Tout autant que dérangeant.
Aucun préavis n’avait été déposé contrairement à la législation en vigueur.
Ce furent donc l’étonnement d’abord, puis la stupéfaction lorsque le phénomène pris de l’ampleur. Et la panique enfin…

Ici, ce fut le rouge qui disparut en premier, ailleurs le jaune ou le bleu. Aucun écran, téléviseur, pc, appareil photo ne put contrer l’attaque… Chacun vit disparaître peu à peu une quantité plus ou moins importante de ces petits carrés magiques. La transparence remplaça le vert, le mauve puis le noir.

Le premier jour, la portée de l’incident passa inaperçue… Chacun pensant à un problème technique isolé.
Ce furent les dépanneurs ès informatique et TV qui donnèrent les premiers l’alerte. Ils croulaient sous les appels angoissés d’utilisateurs désemparés : le jeune cadre travaillant sur le projet de sa vie soudain stoppé dans son élan par l’écran devenant illisible, le journaliste en quête du Pulitzer qui voyait ses clichés mutilés, l’aficionado de Warcraft aux prises avec un orc menaçant sur le point de l’anéantir, l’aiguilleur du ciel en panique devant son écran devenant dangereusement monochrome, le Pentagone (dois-je préciser ?)…
Et, accessoirement, moi clouée devant mon téléviseur sur le point de visionner le dernier épisode de la saison 4 de « The Big Bang Théory »
(Arghhhh!!!!).

Il fallut 3 jours avant que les autorités ne comprennent que l’heure était grave. Le monde, peu à peu se paralysait. Les sociétés les plus touchées furent celles où le virtuel avait pris le plus de place. Les plus grands génies de l’informatique, du visuel et de l’image unirent leurs efforts pour essayer de comprendre puis de court-circuiter ce que tout le monde prenait pour un assaut venu d’ailleurs, une guerre nouvelle contre les technologies nouvelles… Des extra-terrestres, peut-être???… Toutes les suppositions furent passées au crible. Les génies militaires, les plus grands stratèges de tous les états du monde se réunirent. Mais l’Image, peu à peu continuait à disparaître… Car aucun ne comprenait ce qui arrivait.

Et puis, au matin du 5ème jour, alors que l’état d’alerte avait été déclaré sur la planète entière et la loi Martiale à nouveau en vigueur, les écrans diaboliques délivrèrent leur message.
Cela commença par un écran blanc, vierge de couleur, puis, quelques carrés noirs s’y incrustèrent. D’abord de façon anarchique…
Et une première phrase apparut :  » Stop aux cadences infernales!!! »
S’ensuivit une longue série de slogans du type : « Non à la promiscuité » , Nous ne sommes pas des animaux!!! », « Résolution limitée à 800×600 », « Vive le cathodique »,  » un bit ça va, 24 bonjour les dégâts » etc….

Ainsi, pour la première mais non la dernière fois, fut déclarée la première grève mondiale des pixels….

Texte de  DrJackal :

La création

Au début il y avais rien, le…. le truc était noir d’un noir froid, comme une glace au réglisse cryogénisée, et ce froid durait depuis des temps immémoriaux sans que rien ne soit jamais venu troubler la quiétude glacière du truc, enfin si l’on puis dire puisqu’il n’y avais rien donc parler d’un truc c’est déjà parler de quelque chose non? Reum, pardon de toute façon vous me répondrez pas puisque je me parle tout seul hein… d’ailleurs qui suis je?? ba je suis rien puisqu’il y a rien faudra le répéter combien de fois ça aussi? Vous avez été à l’école? Bon dans se cas les principes de physique cantique vous sont connus et s’appliquent à ce rien qui est un tout dans le rien…. Bon, reprenons notre aventure dans le néant.
Donc le truc quiétait, tranquillement dans son absence d’existence, quand dieu, que nous appellerons Billy The Geek, donc dieu Billy, venu de nul part (il était dieu parce qu’il venais de nul part, sinon il aurais été… quelque chose… d’autre). Donc je reprend (que de digression non?) Dieu Billy vins troubler l’absence de tout en arrivant dans ce rien qu’était le truc (suis je clair?) et le problème c’est que si il n’y a plus rien c’est qu’il y a quelque chose donc le rien n’est plus donc le truc est. Cette nouvel existence troubla le truc qui n’était pas habituer à être et à cohabiter avec Billy qui passais son temps à le regarder, à le toucher sans jamais le pénétrer (rien de vicieux la dedans je vous vois venir), c’est ainsi qu’il commença à interroger sur ce que c’était d’être, que voulais dire cette soudaine apparition, puis-je communiquer avec Dieu Billy? Puis je le comprendre? Pourra t’il me répondre à ses grandes question, qui suis-je? Que dois-je faire? Dans quel étagère? (elle était facile celle la non?). Oui mais tout ça ne répondais pas comment montrer à Dieu Billy que le truc avais conscience d’être?
Pendant ce temps la dieu Billy regardait le truc attentivement fouinant devant le truc derrière le truc, sous le truc, appuyant dessus, dessous, devant, derrière, tout en râlant continuellement et en grattant son divin popotin.
C’est alors qu’après moult invocation, force intérieur faisant, le truc réussi a invoquer en son centre (si l’on puis dire le centre de rien est partout et nul part au final…) enfin bon on va prendre les coin de rien les relier et le milieu de ses lignes inexistantes seront le centre du rien, un point rouge apparu, tel une goute de sang au milieu de la glace au réglisse cryogénisée, ce point rouge, qui l’aire de rien transformais le noir glacière du truc en noir glacière avec du sang… se qui sauta aux yeux de Dieu Billy qui esquissa immédiatement un divin sourire de ses belle dent jaunâtre. Le Truc voyant la réaction de dieu Billy se concentra d’autant plus a en faire jaillir ses absences de veines sur son absence de front, des goutes de glace au réglisse fondais sur les extrémité du truc et ce dernier parvint a faire surgir plein d’autre point rouge autour de la première goute de sang.
C’est ainsi que Dieu Billy pue lire en lettre de sang sur le Truc : DIEU?
Le truc craqua au boue de quelque seconde tellement l’énergie demandez pour invoquer le sang-de-la (il aurait du se contenter d’invoquer l’au-delà cela eut été plus dans ses cordes) elle les points de sangs laissèrent a nouveau place à la glace noire.

Billy sursautant se retourna et dit de sa voie bourru (mais toujours divine, dieu a pas forcement la voix d’un castrat pré pubère écoutant Justin Bieber)
-Ba écoutez ma chtite madame je croix bien que votre écran est mort les pixels s’allument de façon bizarres, jpense bien qu’va falloir en rchopper un neuf j’en est justement dans ma voiture et je reprend celui la pour le benner avec les autres défectueux.

Et c’est ainsi que le truc su qu’il était un écran et qu’il allais quitter son étagère pour un merveilleux voyage jusqu’à benner pour rencontre des Fées tueuses.

Texte de Bibalice :

Pixel Land

« La ville où je suis prend ses allures de capitale
Traversent dans son ciel comme des clochers de métal
Ce sont des cathédrales d’une égérie nouvelle
La ville où je suis n’est qu’une construction mentale

-La ville où je suis né est un continent de pixels
Il y a ceux qui s’entretuent et il y a celles qui se trainent
Contre un soleil artificiel il y a des armées qui s’entrainent
Moi, caché dans mon asile entre l’église et les poubelles
J’ai des pulsions virtuelles et des visions malsaines

-Certains l’aiment comme si c’était leur maison mère
Ils ont une grenade et une boussole pour toutes affaires
Toujours sur la route à la poursuite d’une quête
-il y a un problème avec votre requête-
Ils tombent à chaque vie dans le volume de leur fausse poussière

-Mais Ville ouverte ou maison close quand vient l’été
Chacun s’affole de la voir maltraitée
En peine absoute, en pluie salée, en pluie experte
Chacun se fait orage de la voir découverte »

Texte de Gregory_Lemarchand :

Le pixel mort

Hier soir Aurélie m’a appelé. Il était 22h09, j’ai regardé l’écran du pc avant de décrocher. Elle a commencé à me parler, de choses et d’autres, comme s’il n’était pas trop tard, comme si on avait l’habitude de se téléphoner. Je me suis très vite senti mal à l’aise : l’absence même de justification à cette conversation me faisait craindre le pire. Et ça n’a pas raté. Au détour d’un verbiage sans intérêt, sa voix s’est légèrement altérée, ma gorge s’est subitement desséchée, et elle a lâché la bombe. Elle a formulé, très clairement, le sujet qui obnubile nos esprits depuis trois semaines et qu’aucun d’entre nous ne s’était résolu à évoquer. Bref, elle m’a demandé : est-ce que c’était de notre faute, est-ce que c’était à cause des pixels morts ?
Normalement, là, j’aurais dû laisser passer un long silence, retenir un sanglot, et la rassurer. Lui signaler qu’on avait bien essayé de réparer, et que même si on avait réussi, ça n’aurait probablement rien changé. Lui dire que de toute façon c’était accidentel. Lui mentir. En réalité, je n’ai pas pu déglutir, et j’ai soufflé : « mais non, putain, tu fais chier », avant de raccrocher. Ensuite je suis resté assis, tendu, les yeux braqués sur le téléphone. On aurait dit que je m’attendais à ce qu’il me saute dessus pour m’étriper. L’écran ne s’est pas rallumé.

Il est difficile de trouver, après coup, quand tout a basculé. Non, en fait c’est encore un mensonge. Je dis ça pour me déculpabiliser. Ca a commencé très précisément quand je me suis exclamé : « Putain, je savais pas qu’il avait de l’acné Keanu Reeves ! » Inutile de lancer google images, Keenu Reeves n’a pas d’acné. Et quand j’ai lancé cette phrase, suffisamment fort pour que chacun l’entende, je savais très bien que ce n’était pas le cas. Ca faisait déjà un moment qu’on le charriait. Pas Keanu. Eric. Le propriétaire de la l’écran LCD Full HD de 155 cm de diagonale flambant neuf sur lequel apparaissait le visage de Keanu, plein cadre, centré, face caméra. Une image d’une netteté incroyable, un piquet étourdissant, des couleurs flamboyantes, et, ce qui n’était pas mentionné dans la documentation commerciale, quatre minuscules carrés noirs, au centre, sur le tiers supérieur de l’écran. Les pixels morts. Déconnectés du flux qui animait leurs millions de congénères, ces quatre pixels formaient un petit losange, une constellation d’anti-matière sur le front livide de Keanu. Et, à l’intersection des diagonales dudit losange, une dernière petite marque, rouge vif, pauvre pixel en phase d’éternelle agonie.
Ca aurait pu n’être qu’une trace dénuée de sens, le genre de gêne qu’on remarque à peine, et dont on peut faire facilement abstraction. Malheureusement, depuis le canapé, que le constructeur préconisait de disposer à 4,12 m de l’écran mais que le salon d’Eric imposait d’avoir à 3,05m, ça ressemblait à un gros point noir, un chtar dégueulasse, qui mutilait, invariablement, tous les gros plans de tous les acteurs de toute sa dvdthèque. Et ce qui est apparu, dans son regard, lorsque j’ai dit cette énième connerie, alors qu’on avait promis à sa femme de la fermer, alors que tous nos potes se mordaient les lèvres et se pinçaient les bras pour éviter d’exploser de rire, alors que j’étais très fier de ma connerie, c’était une prière. Il implorait ma pitié. Et moi, et les autres, au lieu de nous arrêter là, de nous excuser, on n’a fait qu’en rajouter. Ca me tue de dire ça, bien que sur le moment ça n’ait pas dépassé le stade de l’inconscient, mais j’ai l’impression que sa détresse n’a fait que nous rendre plus cruels.

Avant ça, avant cette vanne, avant cette télé, avant les pixels, il y avait Eric. Eric n’était pas allé au lycée. Eric avait un bac pro. Pendant que tout le reste de la bande comatait sur les bancs de la fac, Eric travaillait. Et comme il était légèrement plus vieux que nous, il s’est trouvé que pendant environ cinq ans, Eric fut le seul d’entre nous à toucher un salaire. Pendant qu’il enchaînait les restos, on comptait nos thunes en kebabs. Pendant qu’on attendait le bus, il s’achetait un coupé. Pendant qu’on tabassait nos écrans cathodiques en tenant l’antenne intérieure de l’autre main pour essayer de discerner quelque chose entre les parasites, il achetait son premier écran plasma. 94 cm de diagonale, et toute une ribambelle de fonctionnalités dont il ne se servait jamais mais qu’il était fier de nous présenter. Bref, pendant cinq ans, Eric a été le roi du monde.
Et puis, par la force des choses, tous les autres se sont mis à travailler. A s’installer. Et, on peut retourner le problème autant qu’on le veut, une chose est sûre : les études, ça paye plus que l’ancienneté. Résultat : Nico, codeur, bac + 5 en informatique ; son premier salaire pas encore viré, il s’est acheté un écran de 107 cm, avec une meilleure connectique, et un éventail encore plus grand de fonctionnalités, qu’à vrai dire, en bon geek, je pourrais très bien vous énumérer. Les autres, même s’ils ne furent pas aussi pressés, ont continué sur cette lancée : Aurélie, école de commerce, son mec aussi, 117 cm. Sébastien, prof d’histoire-géo, 94 cm, mais full HD. Fanny, l’autre Sébastien, et moi : 94, 107, 127. J’imagine que j’avais quelque chose à prouver.

Avec le recul je me rends compte qu’en très peu de temps, le statut d’Eric au sein de notre groupe s’est fortement dégradé. D’autant que pendant que nous autres découvrions les joies d’avoir enfin un salaire sans nous embarrasser encore des peines d’un train de vie à maintenir, Eric en était au stade où sa carrière stagnait, où son embonpoint devenait sans retour, et où il venait de s’endetter pour mettre un toit au dessus de la tête de sa femme et de celle de son nouveau-né. Un deuxième problème qu’on peut envisager par n’importe quel bout mais qui finit toujours par une vérité absolue : un enfant, ça coûte cher.

Si on avait su comment ça se terminerait, on l’aurait ménagé. Mais il faut croire que quelque part, on avait besoin, tous autant qu’on était, de prendre notre revanche sur ces cinq années de kebab, de chambres étudiantes insalubres, de taxi-basket, et autres joyeusetés. On aurait dit que dans notre petit groupe, pour que de l’argent soit bien dépensé, il fallait qu’il le soit sous les yeux d’Eric. Et qu’on lui rappelle que sa période faste était terminée. Après tout, lui ne s’était pas privé pour rouler des mécaniques. Une fois, pourtant, Aurélie lui a demandé si on ne le faisait pas chier. Il a répondu que lui avait une femme, une maison, et un bébé, alors maintenant, il s’en fichait pas mal de la taille de sa télé.

Evidemment, avec le travail de chacun, nos relations se sont distendues. On a perdu un Seb en route. On voyait beaucoup moins les écoliers de commerce. Et, au bout d’un moment, sans que personne n’y mette une véritable volonté, on a laissé Eric et sa femme pouponner. Faut dire, on avait des tas de restos à rattraper, et lui ne pouvait plus s’en payer.

Et puis un jour, il nous a invité à une soirée chez lui. Il avait une surprise à nous montrer. Ca faisait une éternité qu’on n’y était pas allé. En l’espace de deux ans, son appartement avait dégringolé du statut de centre de notre monde à celui de banlieue abandonnée . A vrai dire, je n’étais pas du tout motivé pour y retourner. Mais il a insisté.

Lorsqu’on a vu la bête, ses 60 pouces, son prix manifestement exorbitant, le pan de mur qui avait disparu derrière, et la tête de sa femme, tout le monde, c’est-à-dire les quatre qu’il avait réussi à convaincre de venir, se sont écrié : « mais avec quoi tu te l’es payée ? » Il a répondu évasivement, évoquant une super promo sur un site quelconque. Une aubaine faramineuse non répertoriée. On a continué de demander d’où sortait l’argent, et personne ne s’est privé pour plaisanter sur les différentes méthodes qu’il avait dû employer pour le réunir : tuer mémé pour hériter, vendre un rein, son fils, vendre un rein de son fils. Eric a mis un film, autant pour nous faire taire que parce qu’il avait effectivement organisé une soirée ciné.
Ceux qui suivent cette histoire doivent s’attendre à l’apparition imminente de Keanu Reeves. Mais en fait non, désolé, pas tout de suite. Par contre, le pixel mort, oui. J’utilise le singulier, parce qu’à l’origine il n’y en avait qu’un. Toujours vers le milieu de l’écran, sur le tiers supérieur de la télé, petit point noir noyé au milieu de deux millions cent trente huit mille trois cent quatre vingt dix neufs pixels lumineux, un détail si infime que sur six personnes devant l’écran dont cinq en âge de formuler des mots intelligibles pour d’autres personnes que pour leurs parents, aucun ne l’avait seulement remarqué. Malheureusement, si vous faites le compte, à six personnes, vous avez Eric, sa femme, son fils, le Seb qui restait, Aurélie, et Nico.
J’ai pourtant une vue minable, je porte de vieilles lunettes parce qu’il y a deux siècles d’attente pour consulter un ophtalmo, et j’étais passablement bourré. Quelque part entre mon ça, mon moi et mon surmoi, il devait y avoir une partie de ma personnalité désireuse de garder la suprématie de ses 127 cm de diagonale immaculée, et cette partie doit être directement reliée à mon nerf optique. Trêve de bavardage, c’est sorti tout seul :
« C’est con qu’il y ait un pixel mort sur ton écran géant. »
Eric a changé de couleur. Il ne m’a pas cru. On a dû mettre le film en pause pour vérifier. On a dû se coller tour à tour le nez contre la partie incriminée de l’écran pour que chacun puisse établir un diagnostic. Oui, il y avait bien un pixel mort, qui invariablement, au milieu de ses frères chamarrés, s’obstinait à rester tout noir quelle que soit l’image à projeter. Mais chacun, même moi s’accordait à dire que, à moins de le chercher, on pouvait très bien ne pas le remarquer.
Ce soir-là, en rentrant chez moi, sans savoir pourquoi, j’étais ravi.

Ce que j’ignorais, en tout cas consciemment, c’est ce que représentait pour Eric son nouveau LCD. Et par conséquent, ce que signifiait pour lui ce ridicule pixel pratiquement invisible. Dès l’instant où il s’asseyait devant l’écran, il ne voyait plus que lui. Il y pensait en permanence. Tout ce qui l’avait conduit à acheter cette télé, son boulot qui se passait mal, sa femme qui le délaissait pour les joies de la maternité, ses amis qui lui tournaient le dos sans même en avoir conscience, tout ce qui l’avait amené à contracter un prêt à la consommation à un taux d’intérêt usuraire pour pouvoir de nouveau disposer de la plus grande télé, toutes ces frustrations l’incitaient maintenant à se focaliser sur ce satané pixel, ce petit carré tricolore qui le narguait en refusant de s’éclairer, métamorphosant son comeback en rendez-vous manqué. Et pour un type comme Eric, ça devenait un gros problème quand même au bout du rouleau, exténué, frustré, il ne pouvait plus se délasser devant la télé.

A chaque fois qu’il croisait l’un d’entre nous, il lui donnait des nouvelles de son pixel. Le vendeur devait le reprendre. Le vendeur ne voulait pas le reprendre. La clause du contrat parlait de reprise à partir de 0,01% de pixels morts, ce qui, pour un écran d’une résolution 1900*1080, représente la bagatelle de deux cent cinq pixels. Apparemment, la plupart des enseignes avec pignon sur rue finissent par avoir pitié d’un client persuasif et lui remplacent l’écran malgré cette clause absurde. Malheureusement, cette apparence ne s’étend pas aux sites qui font de super rabais sur le net ni aux pixels isolés et seulement visibles lorsqu’on colle son nez sur l’écran.
Par contre, ce que le net fournit à foison sans contrepartie, ce sont des forums qui expliquent comment tenter de réparer un pixel mort. Je vous passe les détails des différentes techniques qui échouèrent -et dont l’une faillit entraîner chez moi une crise d’épilepsie- mais il en est une qui est fortement déconseillée par tous ceux qui l’évoquent, mais qui pourtant l’évoquent : le massage de pixel. Comme son nom l’indique, au niveau des chances de réussite, c’est au dépannage classique ce que la réflexologie plantaire est à la chirurgie assistée par ordinateur. Comme son nom ne l’indique pas, au niveau des risques de l’intervention, c’est au dépannage classique ce que la chirurgie du XIIIè siècle est à la réflexologie plantaire. Et ça fait derechef sauter la garantie.

En massant son pixel, Eric a non seulement échoué à le ramener d’entre les morts, mais il en a également tué trois autres, sans compter celui qui a viré au rouge pour le restant de ses jours. Et, de même que la grande muraille de Chine serait visible depuis la lune, les pixels morts proches les uns des autres ont transformé un détail à peine perceptible en immonde spot rouge défigurant le front de Keanu Reeves.
C’est peu après ce moment-là que la femme d’Eric nous a rappelés, et nous a suppliés de venir voir un film chez eux sans évoquer la tâche sur l’écran autrement que pour signaler que vraiment, elle n’était pas dérangeante. Et que je n’ai pas pu retenir ma saillie aussi bête que méchante sur l’acné du personnage principal de Matrix.
Ma connerie a fait céder la fragile digue psychologique qui empêchait les autres de s’exprimer. A partir de là, la soirée s’est transformée en un véritable festival. « Ce film vous est présenté par Biactol ». « Hé y a un bouton qui s’est échappé de la télécommande ». « Heureusement que c’est pas une télé 3D « . « Si on matait Degrassi ça passerait inaperçu ». Quand enfin on parvenait à réprimer nos fous rires, alors qu’Eric nous menaçait de nous foutre dehors, quelqu’un faisait la promesse d’arrêter les frais. Mais évidemment, cinq minutes après, un rire éclatait, les autres enchaînaient, si bien qu’à la fin, Eric nous a effectivement mis à la porte.
Pour couronner le tout, on a sonné à l’interphone pour lui dire qu’il était soupe au lait.

Sa femme m’a brièvement raconté la suite. Il a éteint sa télé, il lui a défendu de la rallumer. Il ne s’est pas mis à lire des livres, ou à faire des mots croisés. Il n’a pas retrouvé ce fameux goût du dialogue qui aurait meublé l’ennui familial jusqu’au milieu du XXè siècle. Il passait son temps libre à ruminer devant l’écran éteint. Ca a duré un moment, jusqu’à ce que sa femme fasse une crise de nerf et le confronte. Alors, devant choisir entre l’hystérie et les pixels morts, il a fort logiquement rallumé la télé. Et fait une croix sur ses amis. Dont aucun ne l’avait appelé pour s’excuser.

Un jour, son fils a fait ses premiers pas. Il a marché jusqu’à l’écran, il a levé son petit bras, et a pointé son petit index directement sur la tâche. Eric s’est levé. Il est sorti. Il est monté dans sa voiture. Vingt-sept kilomètres plus loin, le véhicule a manqué un virage. Fait une demi-douzaine de tonneaux. Eric n’avait pas attaché sa ceinture de sécurité.

Sa femme nous a raconté. Malgré la continuité évidente de sa narration, aucun d’entre nous n’a établi le lien entre le LCD et l’accident. Sans nous consulter, sans même y réfléchir, nous avons tous rejeté en bloc cette hypothèse. Enfin jusqu’à hier soir, 22h09, jusqu’à l’appel d’Aurélie.

Je sais que rationnellement, et pour n’importe quel observateur extérieur, ce ne sont pas quelques vannes sur un écran de télévision défectueux qui peuvent pousser quelqu’un au suicide. Je sais d’ailleurs que tout le monde, de sa famille au journal qui a relaté le fait divers, en a parlé comme d’un accident. Mais quand je repense à ce soir-là, à son regard désespéré, la honte et la culpabilité m’envahissent et je suis incapable de voir les choses autrement : le pixel mort l’a tué.

Une réflexion sur “Où les Babelionautes vous présentent leurs créations autour du mot « Pixel »

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