A la rencontre de Philippe Picquier

La Corée est à l’honneur de Livre Paris, l’édition 2016 du Salon du Livre. Encore peu connue sous nos latitudes, la littérature coréenne a pris une véritable ampleur ces dernière années, en partie grâce au pari de certains éditeurs tels que Philippe Picquier. Au sein de sa maison éponyme, ce dernier se consacre en effet entièrement aux littératures asiatiques en publiant de nombreux auteurs japonais, chinois, indiens et coréens. A l’occasion de la tenue de ce salon, nous avons voulu en savoir un peu plus sur cet éditeur qui fête cette année ses 30 ans.

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Nous fêtons cette année les trente ans de votre maison d’édition. Quel regard portez-vous sur les premiers romans publiés  et comment voyez-vous l’évolution de votre maison d’édition ?

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L’une des qualités de notre maison d’édition est d’avoir  construit un catalogue sur la durée. Certains de nos titres comme La Tombe des lucioles de Akiyuki Nosaka, publié en France en 1988 ou Les Bébés de la consigne automatique de Ryû Murakami, publié en 1996, sont toujours au catalogue. Ils sont publiés au format poche et se vendent encore très bien aujourd’hui. Certains de ces titres génèrent d’ailleurs encore des articles dans la presse et intéressent toujours davantage de nouveaux lecteurs. Cela prouve que nos livres traversent le temps. Bien sûr, nous changeons de temps en temps les couvertures, nous adaptons les chartes graphiques. Mais une des grandes particularités de la maison est d’attacher une très grande importance à notre catalogue. Et ce, alors qu’il est de plus en plus difficile à supporter aujourd’hui en termes de coût,les livres restant très peu de temps en librairie. Nous avons quelques best sellers mais notre production est surtout constituée de long sellers, ces livres qui se vendent bien sur du long terme.

Votre lectorat a-t-il changé depuis les années 1980 ?

Une autre de nos particularités est d’avoir accompagné un lectorat sur plusieurs générations Entre nos premiers salons du livre et les plus récents, nous avons fait découvrir différentes littératures asiatiques et avons constaté que les lecteurs avaient pris des repères. Avec la collection de poche,parue en 1993, nous avons pu ouvrir d’autant plus notre lectorat. Nous avons ainsi remarqué par la suite, que nous pouvions faire preuve de beaucoup plus d’audace dans nos choix éditoriaux, que nous pouvions non plus seulement présenter des livres importants culturellement ou historiquement, mais également des auteurs nouveaux, dans des domaines différents.

Ayant toujours souhaité aborder des genres différents, des auteurs nouveaux, nous avons constaté en parallèle, que notre lectorat rajeunissait.

Vous publiez de la littérature contemporaine, des classiques mais aussi des romans jeunesse et de la poésie. Cette diversité a-t-elle toujours fait partie de l’identité de votre maison d’édition ?

Oui, c’est comme cela que j’ai toujours envisagé le métier d’éditeur. En tant que lecteur, je lis des genres variés, de la poésie comme de la littérature contemporaine ou classique. Je ne crois pas que les lecteurs restent cloisonnés dans un seul genre littéraire.

Pour ce qui est de notre maison d’édition, je dirais que nous ne sommes pas un éditeur spécialisé mais pluraliste. En créant la maison, j’ai parié sur l’intelligence des lecteurs et imaginé que si nous créions des passerelles entre les genres, les lecteurs nous suivraient. Je pense que c’était un bon choix et les ventes de mes livres le prouvent.

Vous disiez dans un entretien il y a quelques années qu’il avait fallu « faire un peu de pédagogie pour préparer le lecteur, rendre sa lecture intelligente. » Ce travail de pédagogie est-il toujours d’actualité ?

Les lecteurs, il faut aller les chercher et les convaincre, et heureusement d’ailleurs. Cela est la base de notre métier d’éditeur : les goûts changent, les lecteurs aussi. Grâce aux libraires, aux bibliothécaires ou aux médias, il faut pouvoir par exemple expliquer aux lecteurs que tel texte, publié il y a trente ans, est encore pertinent aujourd’hui.

Vous parlez du rôle des libraires, des bibliothécaires ou des médias. Ont-ils tous été immédiatement intéressés par votre approche ?

pic4Ils ont en effet tout de suite été curieux et intéressés par notre production tournée vers l’Asie. Puis, comme nos titres rencontraient le succès, ils n’ont cessé de nous accompagner, de mettre en avant nos différentes publications, même si cela a peut-être été plus compliqué avec les bibliothécaires, qui sont parfois plus traditionnels dans leurs choix.

Nous publions différentes littératures et il est naturel que toutes nos publications n’aient pas le même écho. Certaines sont très exigeantes.

Certains genres sont-ils tout de même plus difficiles à faire découvrir auprès du public français ?

Les romans nouveaux surprennent toujours en littérature étrangère et certains genres sont en effet plus difficiles à vendre, comme la poésie, que nous publions malgré tout.  Nous nous exposons pour certaines publications, nous prenons des risques. Mais c’est aussi cela, le métier d’éditeur.

Certains genres sont par ailleurs moins développés en Extrême-Orient, et si nous aimerions publier par exemple davantage de romans policiers, nos recherches sont parfois un peu difficiles voire infructueuses. La littérature policière n’existe quasiment pas en Corée et est très segmentée au Japon.

Pouvez-vous nous parler du processus de production de vos ouvrages ? Comment ces derniers naissent-ils ?

yanParfois, j’arrive en Corée ou au Japon avec une idée en tête, l’envie de trouver tel type de livres ou de romanciers. J’arrive en ayant en quelque sorte une direction. Je me lance ensuite dans les recherches en flânant en librairie, en rencontrant des traducteurs, des critiques, des éditeurs. Je finis par me faire une idée. On m’envoie également des rapports de lecture, des conseils qui me permettent de m’orienter.

Il y a aussi les « livres de hasard » que l’on trouve tout simplement en librairie.

Une édition peut naître aussi d’une recommandation d’écrivains. Je me retrouve régulièrement autour d’une table avec d’autres auteurs, des critiques et ma directrice de collection pour parler de livres. On se réunit autour de certaines idées, autour de certains textes, c’est un travail de lecture, de critique et d’approche.

Ce que j’aime, c’est aller à la rencontre des textes.

A quel moment du processus éditorial arrive le traducteur ?

C’est rare qu’un traducteur arrive à la fin du processus. Il faut qu’il soit présent le plus tôt possible pour comprendre, au-delà du texte, l’esprit et la tonalité du livre. Pour en avoir une sorte d’image mentale.

L’une des forces de notre maison c’est que l’on se connait tous assez bien. Quand on se parle à demi-mot, on se comprend en fait parfaitement.

Certains auteurs sont également attachés à certains écrivains. Je serais par exemple dépité si j’apprenais qu’une traductrice comme Sylvie Gentil ne voulait plus traduire Yan Lianke. Elle connait intimement son oeuvre, sa façon d’écrire et cela rend évidemment ses traductions formidables.

Le voyage fait donc partie intégrante de votre métier ?

Il fut un temps où je voyageais davantage que maintenant, mais cela reste une partie importante et très intéressante de mon travail en effet. J’aime aller à la rencontre des auteurs et des textes. Ce sont cependant mes collaborateurs qui peuvent y rester plus longuement que moi aujourd’hui.

Quels pays n’avez-vous pas encore abordés ?  Regrettez-vous d’avoir fait l’impasse sur certains d’entre eux?

pic7Je pense qu’il faut savoir faire des choix. Je travaille sur quatre régions :  le Japon qui est très présent dans notre catalogue, la Chine, la Corée, que l’on développe beaucoup depuis quelques années, et l’Inde. Je me concentre sur ces zones, ne souhaitant pas devenir un globe-trotteur de l’édition.

Combien de personnes travaillent pour votre maison d’édition ?

Nous sommes une petite maison, mais une multitude de personnes extérieures travaillent très étroitement avec nous, notamment les directeurs et directrices de collection, comme Feng Chen qui s’occupe de la Chine. Au final, nous formons une sorte de grande famille élargie et internationale partie de Marseille pour aller en Asie !

En 1993 vous avez lancé une collection de poche. Votre objectif était-il  de démocratiser l’accès à la littérature asiatique ? Le pari a-t-il été réussi ?

Oui, tout à fait. C’est ce qui a permis à la maison de se démocratiser, de s’ouvrir à un plus large public, ce qui correspondait à nos envies de départ. Nous ne souhaitions pas nous adresser à une niche mais à tous les lecteurs.  Cette collection a été un accélérateur énorme. Elle nous a permis de véritablement réaliser notre projet.

Le succès des éditions Philippe Picquier a-t-il changé le regard des autres maisons sur la littérature asiatique ? Sont-elles plus ouvertes sur l’Asie et cela a-t-il entraîné une certaine concurrence ?

Je n’ai pas mesuré de véritable “impact” auprès des autres éditeurs, non. Nous ne nous battons jamais pour les mêmes titres. De fait, je n’ai pas l’impression de partager les mêmes goûts que les autres éditeurs de littérature étrangère et je ne me que retrouve très rarement dans leurs choix.

Je me souviens avoir pris un jour l’avion pour l’Inde avec une éditrice d’une autre maison d’édition. On s’est rendu compte assez vite que nous ne partagions aucune lecture, que nous n’avions jamais lu les mêmes écrivains !

Vous lanciez en 2003 une collection jeunesse. L’idée était-elle de rajeunir un peu plus votre lectorat ? De le diversifier en publiant également des mangas ?

picquierbdLa publication de nos mangas a été un semi-échec malheureusement. D’autres le font mieux que moi et la marché est saturé.

Le constat est en revanche très différent pour notre collection jeunesse qui est à plus de 50% constituée de créations. Des textes français sont ajoutés au catalogue et côtoient nos traductions.

C’est un domaine stimulant et amusant, j’aime l’idée d’associer des textes à des illustrations, un auteur à un peintre ou à un illustrateur. C’est un travail que j’ai appris et qui m’a plu. J’aime toucher aussi bien les parents que leurs enfants qui sont ainsi sensibilisés un peu plus tôt à ces différentes cultures asiatiques.

La Corée est à l’honneur du Salon Livre Paris. Pouvez-vous nous parler des auteurs présents ? Est-ce un événement important pour votre maison ?

Oui, c’est un moment médiatique important. Cela nous permet de mesurer l’importance de la maison d’édition et de voir nos lecteurs, de pouvoir discuter avec eux, de découvrir leurs attentes. Je sais aussi que certains lecteurs découvrent nos productions et nos auteurs grâce à ce type d’événements. A chaque fois qu’il y a eu la Chine, le Japon ou un autre pays asiatique à l’honneur d’un salon, nous avons mesuré de réelles progressions dans nos chiffres de vente. Ce n’est pas un phénomène de mode, les salons ne nous apportent pas que des lecteurs passagers : certains découvrent ces auteurs à l’occasion d’un salon puis explorent l’ensemble de notre catalogue.

C’est également important pour nos auteurs coréens. Pas moins de sept d’entre eux seront présents et pourront discuter avec leurs lecteurs. Nous pourrons compter sur la présence de Eun Hee-kyung, Hwang Sok-yong,  KIM Ae-ran,  Kim Young-ha, auteur notamment de L’Empire des lumières, un ouvrage important, Oh Jung-hi et Kim Jae-hong.

palpitanteAu delà de la littérature, je pense que plus on emmène les gens en Corée, plus on leur fait découvrir ces pays, plus ils ont envie d’en savoir plus, de découvrir leurs cultures. Ainsi, toutes les manifestations autour de ces pays sont bonnes à prendre,abaissent les barrières, aiguisent les appétits.

Que représente la Corée dans votre catalogue ?

La Corée représente une part beaucoup plus faible que le Japon, qui est presque à l’origine de la création de la maison d’édition, ou que la Chine. Nous avions publié des ouvrages coréens il y a une vingtaine d’années, puis nous avons stoppé la collection, qui a été relancée il y a 8 ans avec Lim Yeong-hee comme directrice de collection.

Comment le public français voit-il la littérature coréenne ?

Secrets.inddJe crois que ce salon du Livre sera une sorte de mise à niveau. Il ne s’agit pas de l’irruption de la littérature coréenne mais elle a été trop longtemps négligée par les éditeurs. Aujourd’hui, il y a une plus grande diversité d’écrivains, différentes tonalités d’écriture, des générations plus jeunes. Dans ce salon, plusieurs générations vont se télescoper : celle des Hwang Sok-yong, plus ancienne, et celle des jeunes trentenaires, comme Kim Ae-ran par exemple.

Je pense que les Français sont en train de se rapprocher de la littérature coréenne. Ce n’est pas un hasard si le Salon du Livre est cette année en partie consacré à la Corée.

Enfin, je dirais que les ventes de la littérature coréenne sont un peu plus au niveau des autres littératures. Elle se vend beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a 8 ans.

Sortons un peu de l’actualité ! Quelles sont vos lectures du moment ?

Je lis en ce moment les petits essais d’Umberto Eco comme ceux sur la traduction ou Comment voyager avec un saumon.

Je lis également des polars. J’ai des goûts très éclectiques !

Quelle a été votre rencontre la plus marquante en tant qu’éditeur ?

Grâce à ce métier, j’ai fait beaucoup de très belles rencontres.

J’ai retrouvé une photo d’Akiyuki Nosaka, l’auteur de la Tombe des Lucioles, décédé il y a deux mois. Lorsque j’avais publié son livre, il était venu à Paris. Revoir cette photo m’a renvoyé à ces années où nous construisions encore la maison. J’avais avec Nosaka une sorte d’amitié sobre ; nous ne parlions pas la même langue mais pendant deux ou trois ans nous nous voyions souvent et passions des nuits mémorables. J’ai eu beaucoup de rencontres de ce type.

Enfin, quelles seront vos prochaines sorties importantes dans les semaines à venir ?

On va bientôt publier Comment s’apprendre à s’aimer, un roman d’une nouvelle auteur japonaise qui s’appelle Motoya. Elle a écrit une série de récits de différents moments de sa vie écrits dans le désordre, le tout dans une tonalité extrêmement sensible.

Merci à Philippe Picquier et à Isabelle Lacroze !

Découvrez le catalogue complet des editions Philippe Picquier

6 réflexions sur “A la rencontre de Philippe Picquier

  1. Cela donne bien envie d’en lire quelques-uns. C’est un genre que je ne connais pas du tout, il faudrait que je me mette à explorer cette littérature. Merci pour toutes ces informations.

  2. Je me suis lancée comme challenge, cette année, de lire de la littérature contemporaine japonaise. Je remercie cette éditeur du large choix de titres qu’il nous offre et qui enrichit ma bibliothèque 🙂

  3. Pingback: Quand Babelio vous emmène au salon Livre Paris 2016 | Le blog de Babelio

  4. J’adore cette maison d’édition, dont j’ai lu beaucoup d’écrivains (souvent japonais)…Kawakami Hiromi, Murakami Ryu, Matsui Kesako
    Un très grand choix, merci à cette maison d’édition.
    Mimeko

  5. Pingback: Quand Babelio s’invite chez les éditeurs | Le blog de Babelio

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