Quand Miriam Toews nous fait entendre « ce qu’elles disent »

Si vous avez suivi la récente affaire #metoo (ou sa version française nettement plus directe dans son énoncé, #balancetonporc), vous avez enfin réalisé – s’il en était encore besoin – qu’il y a encore des progrès à faire pour ne serait-ce qu’effleurer un jour une potentielle égalité des sexes. Qu’il s’agisse des conditions de travail et de rémunération, de parité dans les institutions, ou tout simplement de respect dans la rue, les femmes font parfois figure d’êtres humains de seconde zone. Et si vous avez été choqué(e) par les remous de ces accusations de viols et de maltraitance, vous risquez bien de tomber de votre chaise en lisant le dernier roman de Miriam Toews, Ce qu’elles disent.

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Les raisons de la colère

Avant d’entrer dans le vif du sujet de ce livre, une petite précision s’impose : parce qu’il faut bien naître quelque part, Miriam Toews a vu le jour en 1964 dans une communauté mennonite de la province de Manitoba, au Canada. Or naître dans ce type de communauté religieuse implique d’en rester prisonnier à vie. Ou bien d’en partir en abandonnant une partie de ses proches. Autant vous dire que si elle ne l’avait pas quittée à l’âge de 18 ans, l’auteure n’en serait probablement pas devenue une, et aurait eu peu de chances de passer la porte des locaux de Babelio pour nous faire l’honneur de sa présence ce 21 juin 2019 pour cette rencontre avec 30 lecteurs.

En 2011, elle découvre un terrible fait divers touchant une communauté mennonite bolivienne ultra conservatrice : le viol de 130 femmes et filles droguées pour être abusées, de 2005 à 2009. Une communauté qui porte le même nom que sa région d’origine, Manitoba. Ecrire un livre sur ce sujet devient très rapidement une évidence pour elle, et une obsession : « J’ai mis beaucoup de temps à l’écrire, j’en ai beaucoup parlé. Ma sœur est tombée malade, s’est suicidée, et je ne pensais plus pouvoir écrire. Ca a été dur d’en venir à bout. » Car si la colonie de Steinbach où elle a grandi reste sensiblement moins extrémiste que son pendant bolivien ultra orthodoxe et patriarcal, les interdits et la rigidité de ce groupe de personnes l’ont marquée à vie. C’est parce qu’elle aurait pu être l’une de ces femmes que Miriam Toews a senti le besoin impérieux de leur donner une voix, une identité, et de faire connaître leur situation.

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La colonie, cette île sans navire

On a aujourd’hui du mal à imaginer ce que Miriam Toews décrit dans son livre. D’où, peut-être, le recours à la fiction comme passage inévitable pour faire comprendre cet état de fait. Alors lisons et imaginons : être une femme dans cette communauté mennonite bolivienne, la colonie de Molotschna, implique de ne jamais apprendre à lire et à écrire, mais simplement de recevoir en guise d’éducation une lecture biaisée du Nouveau Testament permettant aux hommes d’asseoir leur domination et donc de pérenniser la soumission de l’autre sexe, au-delà de toute considération religieuse ou métaphysique. Evidemment, pour préserver cette ignorance les contacts avec d’autres populations sont limités, voire proscrits. Ces femmes ne connaissent absolument rien du pays dans lequel elles vivent et parlent d’ailleurs une autre langue que l’idiome national : le Plautdietsch, un bas allemand apparu au XVIe siècle en Prusse orientale. Une langue qui les enferme un peu plus dans une intemporalité effrayante, ou du moins un passé qui ne veut pas passer.

Dans ce contexte, le simple fait de se rassembler pour parler va déjà à l’encontre des règles de la communauté – voilà pourquoi elles le font en l’absence des hommes, cachées dans un grenier à foin.

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8 femmes pour un huis clos

Ce qu’elles disent reprend donc un fait divers là où il s’est arrêté, loin des considérations scabreuses de ces crimes en eux-mêmes. Ce qui a intéressé Miriam Toews, c’est de savoir si un avenir est possible pour ces femmes et leurs enfants, si un épanouissement est encore envisageable, que ce soit au sein ou à l’extérieur de cette communauté. Voilà pourquoi le livre nous invite à suivre deux jours de conciliabules entre 8 femmes de tous âges issues de deux familles, les Loewen et les Friesen, pour décider de leur avenir. Dès le début, trois possibilités s’offrent à elle : ne rien faire ; rester et se battre ; partir. Trois alternatives qui posent chacune leur lot de questions, de problèmes, et donnent lieu à de longues discussions philosophiques et métaphysiques.

Et puisque ces femmes ne savent ni lire ni écrire, c’est August Epp, un représentant de sexe masculin (mais pas considéré comme un homme par la communauté), enseignant mennonite ayant fui un temps Manitoba, qui est chargé de rédiger les minutes de ces réunions des 6 et 7 juin 2009. Commencent alors des débats très animés, entre maïeutique (cet art de faire accoucher les esprits) et digressions du narrateur, dont on découvre peu à peu le passé, ainsi que son amour pour une représentante de la famille Friesen : la charismatique Ona.

Ô ironie, un homme chargé d’écrire et de narrer les moments les plus décisifs de la vie de ces femmes, mais aussi de tenter d’éveiller les consciences autour de lui, par l’éducation. Et l’auteure de préciser : « Au final, ce compte-rendu ne leur sert à rien car elles ne lisent pas. Mais elles sentent que quelque chose d’important se passe et elles veulent en garder trace. »

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Crise de foi

Les responsables masculins de la communauté qui les asservissent se reposent essentiellement sur une interprétation des Ecritures. Hors fiction, lorsque ces événements sont survenus en Bolivie, la réaction des hommes a été dans un premier temps de faire croire aux victimes qu’elles avaient incité le Diable à les violer, ou bien qu’il s’agissait de démons et de fantômes agissant la nuit. Or une de ces femmes a réussi une nuit à assommer l’un de ses agresseurs, bien humain, s’apercevant au passage qu’il s’agissait d’un des membres de sa famille.

Le dogme représente une part tellement centrale de leur identité qu’à aucun moment ces femmes ne mettent en cause la religion. Toutes les discussions se fondent sur le cadre strict de leur foi, de leur croyance, comme si elles tentaient de créer un lien plus direct avec Dieu. Une nouvelle religion. Comme si ce qui les asservissait pouvait aussi les libérer, à l’image du langage.

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Prisonnières hors du temps

Si la lecture peut être considérée comme une expérience hors du temps, voilà un roman qui offre un grand moment de lecture. Un temps suspendu comme une corde nouée autour du cou de chaque Loewen et de chaque Friesen, dont la plupart des représentantes ont été violées, et qui sont plus maltraitées que les animaux qui les entourent. L’une d’entre elles précise d’ailleurs : « Nous ne sommes pas des membres de Molotschna, mais des femmes. » On en oublie parfois que le récit ne se déroule pas au XIXe siècle. Alors quand une référence musicale des années 1960 (le morceau California Dreamin des Mamas and the Papas) et une autre des années 1990 (August Epp participant à une rave party en Angleterre) font brusquement écho à notre époque, la claque symbolique est d’autant plus violente.

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Miriam Toews s’est fait une spécialité des sujets durs, voire carrément dramatiques. Son précédent livre Pauvres petits chagrins (2017) racontait la lente dégradation de santé mentale de sa sœur, qui a fini par se suicider (comme son père avant elle) ; des troubles psychiques courants dans la communauté mennonite, d’après l’auteure. Pourtant malgré la noirceur, l’humour est toujours bien présent, en même temps qu’une douceur (ici l’histoire d’amour entre August et Ona) qui rend supportable le pire. On imagine que l’écriture de ce livre a été une dévoration, que comme l’a si bien dit René Char, « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Pour conclure, on préférera ces quelques mots de Grégoire Lacroix, comme un baume dans la continuité de ce livre : « L’humour, c’est ce qui évite à la lucidité de tomber dans l’amertume. »

Pour découvrir plus en profondeur ce livre, vous pouvez visionner cette vidéo « Les 5 mots de Miriam Toews », dans laquelle l’auteure revient sur son livre et ses intentions :

Un grand merci à Fabienne Gondrand pour avoir interprété nos échanges.

Découvrez Ce qu’elles disent de Miriam Toews, publié aux éditions Buchet Chastel

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