Quand Babelio rencontre les éditions Akata

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Si le manga souffre encore d’un manque de légitimité en France – malgré un nombre de lecteurs toujours plus conséquent -, certains acteurs n’hésitent pas à prendre des risques et proposer des parutions sur des sujets de société ultra-contemporains, à la manière japonaise. Akata est de ces éditeurs qui, comme le précise l’éditeur/directeur de collection Bruno Pham, « aime[nt] beaucoup publier des ouvrages qui peuvent « sauver des vies » ». Et ça réussit visiblement bien à cette maison d’édition devenue indépendante en 2013.

Alors qu’Akata s’est lancé depuis quelques mois dans l’édition de romans à travers deux collections, nous avons voulu en savoir plus sur ce secteur et ses enjeux, en interviewant Bruno Pham. Il nous a répondu longuement ci-dessous.

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots le projet et l’équipe des éditions Akata, depuis sa prise d’indépendance vis à vis de Delcourt en 2013 ? Quel bilan faites-vous aujourd’hui de ces quelques années en tant qu’éditeur de manga indépendant ?

Akata est une maison d’édition indépendante, installée dans la campagne du Limousin. La prise d’indépendance a été, d’une certaine manière, faite d’un commun accord. Nous n’avions plus les mêmes envies, éditorialement parlant. Nous, on se sentait à l’étroit – ce qui est assez paradoxal – en travaillant avec un grand groupe, et finalement ne pas renouveler le contrat avec les Editions Delcourt est une des meilleures choses qui a pu nous arriver. Cela nous a redonné une grande liberté, aussi bien au niveau du choix des ouvrages à publier que du ton à adopter pour le faire. Le projet, c’était surtout d’être « libre » et de faire de partager des livres qui nous tiennent à cœur, d’être nous-mêmes sans trahir nos convictions. Souvent, quand je parle avec des éditeurs japonais qui ne nous connaissent pas encore, je dis qu’on aime beaucoup publier des ouvrages qui peuvent « sauver des vies ». Ça peut faire un peu pompeux, dit comme ça, mais je crois profondément dans le soutien émotionnel que peut apporter la Culture, au sens large du terme… Et du coup, je crois que tout notre éditorial est inspiré de cette volonté.

En 2019, on finit donc notre sixième année en tant qu’éditeur indépendant. Le bilan est de notre côté très positif. Même si le quotidien d’un éditeur indépendant est, on ne va pas se le cacher, épuisant, et que c’est souvent une lutte quotidienne. Mais on aime les livres qu’on publie, on reçoit des retours très positifs, autant des lecteurs que des journalistes, des libraires ou les documentalistes. Des éditeurs japonais m’ont dit, à plusieurs reprises, que quand on publiait un manga chez Akata, souvent, peu de temps après, ils avaient des demandes de publication pour d’autres pays européens… Des gros éditeurs de mangas commencent à lancer des collections qui ressemblent « étrangement » à ce qu’on peut proposer… Je crois que ça veut bien dire ce que ça veut dire… En tout cas, on est très contents des ouvrages qu’on publie, de ce qu’ils racontent et de comment ils sont accueillis… Les mois qui viennent s’annoncent très excitants, et on a hâte de dévoiler nos nouveautés de 2020.

Quel est votre rôle au quotidien chez Akata ?

Je suis officiellement « directeur de collection », c’est à dire que je « choisis » les ouvrages que nous publions. Mais en réalité, cela se déroule souvent de manière assez collégiale, et on en discute toujours en équipe. Au-delà de ça, parce qu’on est une petite équipe, nous sommes tous multi-tâches. Je touche à beaucoup de choses… En premier, évidemment, tous les rapports avec les ayant-droits japonais (auteurs ou éditeurs), qui est une partie centrale de mon travail. Mais je gère aussi une partie des rapports avec notre distributeur-diffuseur, avec l’imprimeur, en partie avec les équipes de freelances (traducteurs, graphistes…). Ca m’arrive de traduire ponctuellement certains mangas aussi, et je m’occupe des réseaux sociaux d’Akata, ainsi que du contenu du site web, et globalement d’une partie de la communication publique. Les journées sont souvent très différentes les unes des autres.

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Ces derniers mois vous avez décidé d’étoffer les parutions de romans, via les collections So Shôjo (light novels illustrées) ou Young Novel (romans jeunes adultes). D’où est venue cette idée et quel est l’objectif ? L’ADN d’Akata est visiblement en train de muter…

Je pense que cette volonté s’est faite en deux étapes. Tout a commencé quand le manga orange (notre gros best seller) a été adapté au Japon en roman jeunesse. Du coup, forcément, on s’est posé des questions… De ce que j’ai pu constater, il y a encore des parents qui sont réfractaires au format « manga », qui considèrent ça comme un « sous-produit » culturel, et qui rechignent à en acheter pour leurs enfants. Mais comme je le disais, on aime proposer des livres qui peuvent sauver des vies, et orange fait littéralement partie de ceux-là. C’est un titre rare, et vraiment précieux, généreux. Et d’une certaine manière, c’était assez frustrant de se dire que son impact pourrait être limité. L’adaptation en roman était une superbe opportunité de toucher un autre lectorat, avec ce contenu si précieux. Et était aussi une porte d’entrée vers l’univers du manga, pour des parents qui auraient encore pu y être réfractaires.

Et après ça, tout s’est enchaîné. Il fallait bien créer une collection pour publier des romans, d’où la création du label « So Shôjo » (destiné à un lectorat à partir de 12-13 ans). Suite à ça, très vite, on a trouvé d’autres ouvrages, mais qui s’adressaient à un public âgé. Il fallait créer le cadre adapté pour les proposer. Ce que je dis souvent, c’est que chez Akata, on ne crée pas des collections « marketing » pour les remplir au forceps et de manière souvent artificielle, mais plutôt l’inverse : on a des coups de cœur sur des ouvrages, et on essaie de créer le cadre adéquat pour les proposer. C’est exactement ce qui s’est passé pour les romans.

Dans le fond, je ne crois pas du tout que notre « ADN » soit en train de muter. Au contraire, je crois qu’il s’affirme. Parce que justement, ce qui compte et a toujours compté pour Akata, c’est le fond des histoires et ce qu’elles racontent. Notre éditorial invite justement à exploser les limites, à ne pas coller des étiquettes enfermantes, à mettre plus d’importance sur l’intériorité que l’apparence… De ce point de vue-là, donc, le fond des mangas qu’on publie ou des romans qu’on publie est assez proche et cohérent. D’ailleurs, les mangas comme la littérature « young adult » souffrent d’une même image de « sous-culture ». Les problématiques à ce niveau-là sont donc assez connexes.

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Akata a une image assez militante et engagée parmi les éditeurs de manga, notamment à travers les sujets traités dans les parutions ; une caractéristique que l’on retrouve dans les romans (par exemple avec Je ne suis pas un gay de fiction de Naoto Asahara qui parle d’homosexualité ou Ce qu’il n’est pas de Bingo Morihashi sur un homme transgenre). Est-ce le reflet d’une volonté éditoriale, ou plutôt d’une production japonaise très étendue sur les problématiques contemporaines ?

C’est un reflet des deux, je pense. L’éditorial japonais a toujours été très dense et aborde presque tous les sujets possibles. Il y a peu de tabou… Il y en a, mais j’ai l’impression qu’il y en a moins qu’en France. Et du coup, c’est un éditorial très riche. Mais évidemment, si on publie et qu’on réunit plusieurs ouvrages de société et engagés, c’est bien parce qu’on a envie de le faire. On pourrait aller sur ce qui est plus « tendance » et « facile à vendre » (j’insiste sur les guillemets). Mais on envisage la publication de nos romans avec la même démarche que nos mangas. Comme je l’ai dit, on aime publier des ouvrages qui peuvent « sauver des vies ».

De fait, on est convaincu de l’importance de la « représentation » dans les œuvres de « fiction ». Des plus ou moins jeunes lecteur.ices ont besoin de pouvoir se retrouver dans des personnages variés, moins uniformisés et monolithiques que ce qu’on peut trouver trop souvent. Et ce qui est super stimulant, quand on travaille sur des romans japonais, c’est que d’emblée, on est sur des personnages asiatiques. Il y a un vrai manque de représentation de personnes asiatiques en France, et c’est souvent assez… Hmm… Pour être gentil, on va dire assez « fantasmé ». En tout cas, cette volonté de représentation passe donc aussi par des personnages LGBTQ+. De toute façon, globalement, notre éditorial invite souvent à comprendre « l’altérité », la différence, à dépasser les clichés et l’ignorance, à aller vers l’autre et lui tendre la main. Ça passe aussi par des thématiques comme le racisme (Un pont entre les étoiles), mais aussi le validisme (Perfect World, Running Girl).

Comment naissent les projets de romans ? Et comment choisissez-vous les auteurs avec lesquels vous travaillez ?

On ne travaille pas en direct avec les auteurs japonais. Mais toujours via leurs agents des services droits internationaux des éditeurs japonais. Il peut arriver qu’on trouve un ouvrage nous-mêmes, et qu’on leur en parle (aux agents). Et parfois, c’est l’inverse. Je dois avouer que sur les romans, ils ont été très pertinents… Ils nous connaissaient déjà très bien, avec notre éditorial manga, et ils savaient parfaitement le genre d’ouvrages qu’on aime et qu’on a vocation à publier. Du coup, ils sont arrivés avec les valises pleines en me présentant plein de choses très stimulantes. Mais forcément, on a dû faire un gros tri. D’abord parce qu’on doit avancer très prudemment, sur ce secteur encore très fragile, et aussi parce qu’on reste une petite structure. Il y énormément de sagas avec des volumes « à n’en plus finir ». Ça nous a semblé d’emblée rédhibitoire et trop risqué.

On a pris ce risque simplement sur Ce qu’il n’est pas, car l’histoire se déroule dans le même univers que notre manga Celle que je suis, et ça faisait un complément vraiment parfait. Avec 6 tomes, ça reste relativement raisonnable. En tout cas, le choix se fait de la même manière que pour nos mangas : les thématiques portées par les ouvrages, et le traitement de celles-ci. Après, on essaie de voir si le risque (financier) de publication n’est pas trop élevé. Car c’est toujours un risque. Ce qui est compliqué, c’est que souvent, sur les « light novels » japonais, le lectorat cible est masculin-hétéro, alors qu’en France, il semblerait que sur le « young adult », on est plutôt sur un public féminin. Ça peut paraître bête, mais avec des narrateurs désabusés, assez représentatifs du désarroi d’une génération de lecteurs japonais, je crois que ça peut rebuter certain.es lecteur.ices en France. Ces personnages, au premier abord, peuvent paraître assez antipathiques. Puis ils se dévoilent, ils évoluent, ils grandissent. Parfois trop tard mais… Enfin bref, tout ça pour dire qu’on essaie de voir si ce type de personnages va quand même « parler » un minimum aux personnes ici.

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La plupart des titres sont traduits du japonais, mais vous avez aussi sorti récemment Run Away de Mathieu Guibé (dont vous pouvez retrouver notre interview à propos de ce livre ici), illustré par Sinath. Pouvez-vous nous parler un peu de la genèse de cette light novel ?

Alors ça, c’est toute une aventure ! A l’origine, Run Away était un projet très différent… Mais être éditeur, ça suppose d’être flexible, et de savoir s’adapter. Run Away, c’est vraiment une succession d’évènements, de petites choses, d’heureux hasards et de rencontres, de transformations et d’êtres humains qui grandissent. D’un côté, il y avait Sinath et Mathieu Guibé, qui se connaissaient depuis longtemps, et qui un jour se sont retrouvés par hasard en salon, et de là est née leur envie de réaliser ensemble un projet de « manga ». D’un autre côté, à mon retour du Japon, quand je me suis installé en France pour travailler pour Akata, j’ai rencontré Sinath dans une médiathèque de banlieue parisienne où je donnais une conférence. On s’est très vite entendu… Puis entre temps, Akata est devenu indépendant. Ca nous a donné la possibilité de faire de la « création », et on a donc signé le projet Run Away avec Mathieu et Sinath, alors sous la forme de manga. Mais après ça, Sinath a eu une remise en cause artistique, et ses envies ont changé. Pendant ce temps, Mathieu, lui, se faisait une place aux côtés de Nine Gorman avec leur bestseller Ashes falling for the sky. De notre côté, le « hasard » faisait qu’on se lançait avec notre première collection de roman. Et comme on s’était attaché au projet, à ses personnages, et à ce qu’ils véhiculaient, qu’on avait envie de continuer à le porter, l’idée de transformer Run Away en roman a fini par germer. A la base, de toute façon, Mathieu avait pensé le scénario comme une très courte nouvelle (qu’on avait prévu d’inclure dans une version collector du « manga »). Il a réalisé un travail exceptionnel pour le transformer en récit bien plus long. Bref, comme vous le voyez, tout a été question de timing. Dans un timing différent, avec le moindre grain de sable dans la machine, le projet n’aurait jamais vu le jour. D’une certaine manière, il y a quelque chose d’assez fluide, presque magique, dans tout ça.

Avez-vous prévu de faire plus de créations de romans directement en français dans les années à venir ?

Pour le moment, nous n’avons rien de « signé », mais comme je l’expliquais, l’édition est une aventure, et je pense qu’il est important de rester ouvert d’esprit. On est complètement ouvert à cette idée, si les projets qu’on reçoit sont en phase avec ce qu’on publie. Peu importe l’origine, en réalité. Ce qui compte, c’est d’abord le fond. Donc affaire à suivre… Rien de concret, mais la porte est entrouverte !

Pouvez-vous nous expliquer les enjeux de la traduction de romans, le travail avec les traducteurs du japonais au français et leurs implications culturelles ? Est-ce une tâche très différente pour vous lorsqu’il s’agit de manga ou de roman ?

Les problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes. Sur le manga, on a des contraintes liées à la taille des bulles, au découpage des cases… Et comme le japonais et le français ont des structures grammaticales très inversées, il faut parfois se torturer l’esprit pour avoir une phrase qui dévoile la bonne information au bon moment. Le style d’un auteur est moins dans le texte que dans la narration, et dans un manga, il peut y avoir une foultitude de niveaux de langages différents. Comme si les personnages et leurs manières de parler prenaient le dessus sur la manière de parler de l’auteur. Il y a des auteurs de mangas chez qui les mots (et notamment les monologues de pensées) ont un impact plus important que chez d’autres.

Pour un roman qui aurait moins de dialogues, c’est moins les personnages qui parlent que l’auteur. Mais sur ce qu’on appelle pour des raisons « marketing » le « light novel » (expression que je n’aime pas beaucoup), il y a tout de même beaucoup de dialogues. Donc, on est vraiment sur un entre-deux qui est assez complexe à gérer. Surtout que les langues japonaises et françaises ne fonctionnent pas du tout sur la même dynamique, la même poésie, et les mêmes types de rythme ou de sous-entendus. C’est très complexe. Parfois, sur les romans, il faut vraiment fusionner plusieurs phrases, mais aussi supprimer des répétitions de vocabulaire. La langue japonaise aime beaucoup la répétition, en français, ça peut vite devenir très lourd. Donc, il faut trouver un vrai juste équilibre, et c’est un exercice différent pour chaque ouvrage. Car chaque ouvrage a un ton différent. En tout cas, on s’efforce de cherche des traducteur.ices flexibles et ouvert.es d’esprit, qui comprendront les problématiques des personnages, sans les juger, pour les exprimer en français. En tout cas, si les lecteur.ices veulent des textes qui ressembleraient à la littérature française, je ne suis pas sûr qu’ils s’y retrouvent. Quand on prend un roman étranger, je crois qu’on doit être prêt à accepter une marge « d’inconnu », ou en tout cas d’être déstabilisé. Que ce soit par le ton, le contenu, le texte… Au final, je trouve les réactions de lecture très intéressantes. Sur le tome 1 de Ce qu’il n’est pas, j’ai vu un avis qui disait que le style était trop pompeux, et un autre qui disait qu’il trouvait ça écrit de manière trop sommaire. Ça prouve parfaitement mon propos, je crois…

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Lorsqu’Akata est devenu indépendant, aviez-vous en tête des maisons d’édition qui vous inspiraient particulièrement, des modèles ? Et à l’inverse, des travers à éviter ?

On est devenu indépendant car ça devenait compliqué de publier en restant nous-mêmes et de manière libre. Donc, c’était ça le seul objectif. Plutôt que d’écouter « l’extérieur », et le bruit parasite qui peut aller avec, je crois que c’est important d’être à l’écoute de soi-même. De ce qu’on souhaite vraiment, et je ne parle pas de faux désirs. Devenir indépendant, c’était d’abord cette quête-là, ce besoin viscéral de se sentir plus « libre », plus en accord avec soi. Même si ça n’a pas été un choix simple, à bien des niveaux. Mais du coup, avoir des « modèles », non, je ne crois pas… Bien sûr, dit comme ça, ça peut paraître très égocentrique. Ce n’est pas du tout ce que je veux exprimer. Tout ça, c’est une question d’équilibre. En fait, c’est un peu comme un auteur… A travers son œuvre, il se livre. Mais s’il ne touche aucun lecteur, c’est qu’il y a eu un problème quelque part. Donc, même si je dis que notre modèle, c’était plutôt « être soi-même », à l’inverse, ce qui est à éviter, c’est de rester dans « l’entre-soi ». Parce qu’en tant qu’éditeur, on publie d’abord pour les lecteur.ices. Ce jonglage-là, qui consiste à trouver l’équilibre entre un soi authentique sans se fermer aux autres, je crois que c’est ça qui nous anime.

Qu’avez-vous appris du monde de l’édition en devenant un de ses acteurs, et plus particulièrement de l’édition de mangas et de romans young adult ?

On connaissait déjà le monde de l’édition de manga. A ce niveau-là, ça ne nous a pas appris tant de choses que ça. Enfin, on s’est formé sur le tas dans certains métiers quand même. Mais on n’a pas eu de surprises sur les dessous du manga ou les fonctionnements. On était déjà des acteurs très actifs de ce « milieu ».

Pour le roman… c’est une toute autre histoire par contre ! C’est encore récent, et en réalité, on est encore en apprentissage là-dessus. De mon impression, le secteur global du « young adult », ou plus généralement de la littérature « jeunes adultes » (au sens très large) est encore très mal défini. Pour le moment, il y a « la littérature générale », et la « littérature jeunesse », qui est un gros fourre-tout parfois assez incompréhensible. Les catégories usuelles sont assez segmentantes, et bizarrement trop larges. Si on regarde les « romans jeunesse », on voit trois segmentations : « romans tout-petits », « romans 8-12 ans » et « romans 13+ ». La plus compliquée, à mes yeux, c’est vraiment le « romans 13+ ». Parce que dans les bases de données officielles, la catégorie « young adult » rentre dans cette catégorie. Et entre 13 ans et 20 ans, la différence est énorme. C’est probablement la période de sa vie où on change le plus vite. Donc je crois que sur cet aspect bien précis, toute la profession (enfin, toutes les professions) ont un énorme chantier à mettre en route.

Sinon, de mon ressenti, j’ai l’impression qu’il y a une espèce d’hypocrisie assez forte sur ce qu’on peut aborder dans la « littérature jeunesse ». Dans le manga, on aborde assez facilement tous les sujets. Mais dans la littérature jeunesse, il y a clairement des tabous… Pour moi, rien n’est tabou, tout est question de traitement. La sexualité, notamment, semble faire grincer des dents. Avec l’évocation des parties génitales, par exemple. Si on parle de maladie, on peut décrire le corps de manière très détaillée, y compris de manière parfois très « dégoûtante ». Pareil pour la violence, j’ai la sensation qu’il y a une certaine forme de tolérance, y compris dans la description de tout ce qui est gore. Ça peut aller très loin parfois, y compris de manière gratuite… Par contre, dès qu’on parle de sexualité, ça bloque. Il faut évoquer les choses avec un « langage fleuri ». Ce que je trouve assez malhonnête, en fait. Comme si on prenait les lecteurs et lectrices pour des idiots attardés. Mais avec le développement d’Internet et de la pornographie gratuite pas toujours très saine, je crois profondément que la littérature jeunesse doit s’emparer de ce genre de sujets. Mais je vois bien comment ça réagit quand j’évoque certains livres ou certaines thématiques. Certains librairies jeunesse refusent d’emblée des livres qui abordent des thématiques LGBT, par exemple. Je trouve ça grave, et profondément problématique à la fois.

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Globalement, comment voyez-vous l’évolution du marché du manga ces dernières années ? Quels objectifs vous fixez-vous ?

Je l’envisage en tout cas avec vigilance. Il y a beaucoup de nouveaux acteurs, et beaucoup de livres qui sortent. On parle d’une augmentation du marché sur l’année 2019, mais j’avoue que je n’aime pas trop parler comme ça. En fait, ce qui compte le plus pour moi, c’est de savoir si les projets sont rentables, au cas par cas. Le « marché » étant en augmentation, c’est censé être positif. Mais l’écart entre ce qui se vend et ce qui ne se vend pas peut être énorme, et les bides commerciaux peuvent se faire parfois aux dépends des lecteurs et des auteurs. Ça, ça m’inquiète. Et avec l’ultra-concurrence (pour l’achat des licences, pour la visibilité, etc.), tout devient plus cher, plus compliqué, et donc plus risqué financièrement. On reste une petite structure indépendante, et donc, plus que les grosses entreprises, on doit être particulièrement vigilants. Je ne suis pas foncièrement inquiet, justement parce que plus que quiconque, on a conscience du risque. Donc, on réfléchit à tous nos choix. Même si ça ne se voit pas forcément. Mais du coup, en gros, notre objectif est simple : continuer à publier des ouvrages qu’on aime et qu’on a envie de partager, sans trahir notre vision éditoriale et nos convictions intimes. Si possible, en réussissant à se reposer un peu aussi pour trouver un équilibre dans nos vies personnelles… Ça, ce n’est hélas pas encore gagné…

Trois livres pour découvrir Akata

pour-trois-jours-miakiPour trois jours de bonheur, j’ai vendu le reste de ma vie, de Sugaru Miaki

Un héros au premier abord très imbu de lui-même, mais qui après avoir enchaîné les pires choix possible, va réaliser le sens de ce qu’est vraiment le « bonheur ». Je pense que c’est un ouvrage qui arrive à capter un vrai malaise générationnel, avec des jeunes qui ont grandi en entendant quotidiennement que l’avenir ne leur réserve rien de positif. Il y a des gros twists dans l’histoires, et cette romance aux airs parfois fantastiques gagne vraiment en puissance au fil des pages…

je-ne-suis-pas-gay-fictionJe ne suis pas un gay de fiction, de Naoto Asahara

A ne pas mettre entre toutes les mains, car les thématiques abordées sont parfois dures et très frontales, mais c’est un ouvrage important. L’auteur est lui-même gay (#OwnVoice), et il parle du quotidien d’un jeune gay au Japon. Mais aussi de la fétichisation qu’ils subissent parfois à travers les boy’s love et homo-romances. C’est assez cru, assez frontal, et il y a des relations pas très saines, mais qui ne sont pas idéalisées. On ressent le mal-être du héros, très profondément, mais pas seulement le sien. Le personnage féminin qui l’accompagne est aussi (d)écrit avec intelligence. Ca parle de la pression sociale, du moule, de la « normalité », du bonheur…

vie-devant-toiLa vie devant toi, de Hideki Arai et Taichi Yamada

J’ai quand même eu envie de mettre un manga… Pas forcément le plus connu, mais qui est une œuvre si généreuse. On suit la vie et les interactions de trois délaissés de la société. Un jeune adulte aide-soignant qui a démissionné de son travail, une assistante sociale quadragénaire et célibataire,  et un vieux retraité malade en fin de vie. La rencontre de ces trois-là va faire des miracles, d’une certaine manière. Ca regarde sans détourner les yeux les défauts des personnages, mais c’est une vraie invitation à tendre la main vers autrui. Un gros one-shot qui ne peut pas laisser indifférent !

Merci à Bruno Pham pour ses réponses.

Entretien réalisé par Nicolas Hecht

Une réflexion sur “Quand Babelio rencontre les éditions Akata

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