5 BD à lire en ce début d’année

A l’occasion du Mois de la BD, nous sommes allés à la rencontre de libraires parisiens passionnés pour connaître leurs récents coups de cœur. Ils nous ont présenté les dernières pépites du 9e art et ont partagé avec nous tout leur enthousiasme autour de ces quelques titres, dont certains figurent en sélection officielle du Festival d’Angoulême. Bienvenus dans leurs bulles !

Lucie, de La Rubrique à Bulles

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« J’ai choisi Malaterre, de l’auteur de Pereira prétend, que j’avais déjà beaucoup aimé. Dans ce subtil mélange de fiction et d’autobiographie, l’auteur nous propose de suivre l’histoire de Gabriel, un père violent qui resurgit dans la vie de ses trois enfants après des années d’absence. C’est une oeuvre profonde et viscérale sur un antihéros a priori détestable, antipathique et acerbe auquel on s’attache pourtant rapidement. Le caractère universel de l’histoire et de ses protagonistes hauts en couleur est ce qui m’a le plus séduit. Le personnage de Gabriel nous rappelle à tous quelqu’un, qu’on a connu de près ou de loin. J’ai également trouvé certains passages poignants, où l’émotion passe uniquement par le regard des protagonistes. Le regard de la fillette, lorsqu’elle réalise que son père est un individu abject, est bouleversant. C’est une fresque intimiste d’un homme égoïste, d’un connard qui apprend à devenir un père, imparfait et pourtant tellement attachant. Un véritable coup de cœur ! »

Pierre-Henry Gomont, Malaterre, Dargaud, 188 pages


Pablo, de BDnet

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« J’ai choisi Andy, un conte de faits de Typex. Cette bande dessinée hors-norme à la tranche métallisée nous propose un voyage introspectif dans l’esprit du pape du pop art. Chaque chapitre propose un traitement différent inspiré des artistes les plus iconiques de la pop culture qui se mêlent dans un tumulte de couleurs et de styles graphiques : on retrouve notamment l’influence de Lichtenstein. Avant chaque chapitre, on a une galerie de portraits des personnages de la culture populaire américaine que Warhol a croisés. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est ce voyage dans l’intériorité de Warhol ; on est dans l’esprit de l’artiste. On nous présente un portrait à contre-courant, un Warhol perdu, mal aimé, contesté, à un moment où il ne se sent plus en phase avec son époque. La bande dessinée retrace toute sa vie depuis son enfance et montre un Warhol multiple, intime. »

Typex, Andy, un conte de faits, Casterman, 562 pages


Jean d’Opéra BD

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« J’ai adoré Révolution, tome 1 : Liberté de Florent Grouazel publié chez Actes Sud : c’est un chef-d’œuvre. On suit deux ou trois personnages durant la Révolution française. Le dessin est sublime, l’intensité est maintenue sur 300 pages. Des dessins en double-page montrent un souci du détail et une grande variété. On peut tous se projeter dans une ambiance, un paysage qu’on connaît. »

Florent Grouazel et Younn Locard, Révolution, tome 1 : Liberté, Actes Sud, 336 pages


Pierre de La Rubrique à Bulles

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« J’ai choisi une BD classée en jeunesse, mais qui plaît aussi beaucoup aux adultes : Calfboy de Rémi Farnos. L’histoire de deux frères cowboys qui braquent une banque, cachent leur trésor, fêtent ça dans la foulée… et oublient où ils ont planqué le magot ! J’ai particulièrement apprécié le rythme de cette BD, notamment son inventivité dans son utilisation non linéaire des cases (douze cases, puis pleine page en face). Visuellement on est surpris, ça apporte quelque chose de vraiment nouveau à l’art séquentiel, avec parfois de l’action qu’on voit rarement en bande dessinée, une sorte de hors champ qui trouve ici sa place. Et puis c’est aussi très drôle, et derrière ce côté naïf des dessins, très créatif. Donc pour moi, Rémi Farnos fait partie de cette nouvelle génération d’auteurs à suivre, qui essaient de bouleverser un peu la bande dessinée classique, avec des livres accessibles ET intelligents. »

Rémi Farnos, Calfboy, Les Editions de la Pastèque, 72 pages


Maryse de La Tête Ailleurs

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« A mes yeux, l’événement BD de ces derniers mois, c’est Moi, ce que j’aime, c’est les monstres de Emil Ferris, un livre hors norme en tous points. On parle de roman-monde, j’ai envie de parler de roman graphique-monde pour celui-ci. Le lecteur est plongé dans le journal intime d’une fille qui raconte sa vie et celles de ses voisins à Chicago, récit qui se transforme vite en enquête policière et en drame familial. Graphiquement, on tient quelque chose d’époustouflant, avec des dessins entièrement réalisés au stylo-bille, témoignant d’un grand talent pour un premier livre, d’une vraie inventivité artistique et d’une capacité à donner vie à des sentiments, des peurs… Quand je lis de la BD, je cherche plutôt de la créativité, mais j’aime aussi qu’on me raconte une histoire, et là je m’y retrouve tout à fait. »

Emil Ferris, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Monsieur Toussaint Louverture, 416 pages

Retrouvez ici en vidéo l’ambiance du Festival d’Angoulême 2018 :

Jeunesse éternelle, ou quand Frédéric Rébéna adapte Françoise Sagan en BD

En 1954, Françoise Sagan crée le scandale avec son premier roman Bonjour Tristesse, alors qu’elle n’a que 18 ans. Tandis que François Mauriac la décrit comme un « charmant petit monstre », formule restée célèbre, certains critiques fustigent les actions et comportements des personnages, notamment Cécile, qui « consomme » un garçon avant de rompre, à l’image de l’attitude de son père, Raymond, avec les femmes qu’il fréquente. Or dans les années 1950, représenter une telle relation allait à l’encontre du schéma classique, invitant les amants à se fiancer, à se marier et avoir des enfants en cas de rapport charnel.

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Mai 2018. Bonjour Tristesse est enfin adapté en bande dessinée, comme une évidence. Frédéric Rébéna est au stylo et au crayon, et Rue de Sèvres édite la BD. A cette occasion, 30 Babelionautes ont pu rencontrer l’auteur-dessinateur le vendredi 25 mai, ainsi que le fils de Françoise Sagan, Denis Westhoff, exécuteur testamentaire de son œuvre.

L’amour impossible

L’un des thèmes majeurs du roman, et donc de cette adaptation, c’est la difficulté des personnages à sortir de leur isolement, de leur solitude, et de s’ouvrir aux sentiments, notamment à l’amour. « C’est un roman sur l’impossibilité de l’amour, explique Frédéric Rébéna. Le père a une attitude très consumériste avec les femmes, et orientée sur le sexe. La fille est dans des contorsions d’adolescente, et a pour seul exemple ce père et ses nombreuses et brèves conquêtes. Finalement, elle adopte vite son attitude… » Et, plus loin encore dans la tristesse, « le seul personnage amoureux, c’est Anne, l’amie de la femme décédée, et une relation un temps heureuse qui va déboucher sur le drame, et lui donner un statut de victime. »

Sagan : hier, aujourd’hui, demain

Dès le début de la rencontre, les lecteurs n’ont pas hésité à poser des questions pour avoir un éclairage sur certains aspects, autant du roman que de la bande dessinée. Et notamment pour savoir si le livre, initialement paru chez Julliard, rencontre toujours un public aujourd’hui – à défaut de choquer la morale contemporaine. « Oui, ça se vend de manière encore très régulière, et à toutes les classes d’âges, précise Denis Westhoff. Le livre est d’ailleurs étudié dans les écoles en Chine, au Japon… j’ai même eu une demande venant d’Iran récemment. »

Frédéric Rébéna a, de son côté, choisi de garder une esthétique faisant largement référence aux années 1950, « pour garder la filiation avec le livre », mais de vieillir un peu les personnages : « En 2018, à 50 ans on est encore jeune. Ca me paraissait utile pour ancrer le récit dans le temps présent. » Et pour bâtir graphiquement la fameuse villa, il avoue avoir « compulsé beaucoup de livres. J’ai recensé des lieux, étudié l’architecture de l’époque, et malgré les jalons visuels codifiés années 1950, je voulais garder quelque chose d’universel et d’intemporel. Vous n’y trouverez pas de date (sauf une mention discrète à la toute fin), j’aimais bien cette idée de temporalité flottante. »

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Un dessinateur en quête de personnages

En plus de ses talents de dessinateur, Frédéric Rébéna a cette fois dû s’adonner à l’écriture. « Je n’imaginais pas travailler avec quelqu’un d’autre là-dessus, je voulais faire cette adaptation seul, puisque c’était possible. Avant même de dessiner, j’ai passé beaucoup de temps à écrire, ce qui était très nouveau pour moi. C’est une phase exigeante, un plaisir et une douleur, qui m’a pris deux tiers du temps de réalisation de cette bande dessinée. »

Et visiblement, voilà une œuvre qui lui tenait très à cœur, d’où le soin apporté à ce travail : « C’est un livre que j’associais à mes parents, coincé entre les mémoires de De Gaulle et de Pompidou. Un petit livre isolé dans cette bibliothèque, entre deux figures autoritaires, un livre forcément magnétique pour moi. A 15 ans, je n’ai pas bien compris ce qui m’était raconté. Ma deuxième lecture a été complètement différente. A 50 ans j’ai une lecture plus analytique, plus intelligente sans doute. Je l’ai relu dans de nombreuses éditions, des plus simples aux plus luxueuses, et celle que je préfère est une édition pour lycéens que j’ai bien malmenée à force de l’utiliser. »

D’ailleurs, à force de le lire, l’auteur-dessinateur semble avoir développé une affection particulière pour Cécile : « C’est un livre sur la solitude d’une ado qui rentre dans l’âge adulte. Quitter l’âge d’enfant est une douleur pour elle. Dans la BD elle ressemble énormément à Jean Seberg, qui avait été choisie pour l’adaptation hollywoodienne d’Otto Preminger en 1958. C’est pour moi la meilleure incarnation. » Quand une lectrice très observatrice lui fait remarquer que ses personnages ne sourient jamais, il répond : « On me fait le reproche dans la vie aussi, et je n’arrive pas à traduire le sourire en dessin. Je suis moi-même triste, mélancolique, associé à quelque chose de pas drôle. Mais c’est surtout un problème plus global de représentation. »

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Habiter Sagan

Quand on lui demande comment il a abordé ce travail, Frédéric Rébéna a une métaphore toute personnelle : « On m’a confié les clés d’une maison, je l’ai investie en locataire, j’ai respecté le lieu, le bail, en m’autorisant quand même quelques aménagements. Au début je suis entré dans des transes d’inquiétude, en me disant que c’était impossible de l’adapter. Une fois à l’aise entre ces meubles, c’était très agréable. » Ce à quoi Denis Westhoff réagit par un « pas de dégradation » rassurant.

Ce qui implique parfois des « choix assez autoritaires, nécessaires pour la dynamique du récit » selon le dessinateur, comme de garder ce qui est représentable par le dessin, et donc d’enlever une séquence. Une modification assez importante aussi du côté de la chronologie du récit, qui voit l’issue tragique du roman représentée dans les premières planches de la bande dessinée : « Ce choix a été dicté par des obligations de dramatisation, et pour se repérer dans le récit. Techniquement, c’était la meilleure des introductions pour évoluer en tant que lecteur dans cette histoire. »

Par contre du côté du texte, « garder celui-ci mot pour mot était pour moi une question de respect ». Ce que ne contredit pas le fils de Françoise Sagan, qui a d’ailleurs lancé un prix littéraire en 2010 portant le nom de sa mère, et récompensant des auteurs passés généralement sous les radars de la critique.

Et les Babelionautes enthousiastes et ravis, de repartir avec une dédicace chacun, patiemment exécutées par l’auteur de la bande dessinée. Alors finalement, bonsoir gaieté !

Découvrez plus en profondeur l’adaptation de Bonjour Trsitesse en bande dessinée, à travers cette vidéo « Les 5 mots de Frédéric Rébéna » :