A la rencontre des membres de Babelio (27)

Avec plus de 650 000 utilisateurs, on en croise du monde sur Babelio. Pour que la communauté demeure, malgré son ampleur, un endroit convivial où l’échange est roi, nous avons décidé de vous donner la parole. En ce Mois de l’imaginaire, nous avons le plaisir de vous faire rencontrer un lecteur passionné de science-fiction, fantasy, fantastique, et toutes leurs déclinaisons.

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Rencontre avec fnitter, inscrit depuis le 31 janvier 2012.

Comment êtes-vous arrivé sur Babelio ?

Je cherchais des livres à lire sur un grand site marchand et j’étais fasciné par les critiques écrites par finitysend, un modèle d’érudition en SF. Je m’étais dit à l’époque : Et pourquoi pas, donner envie moi aussi, à d’autres lecteurs ? Et me voilà embarqué dans la critique à tout va. Mais le côté mercantile et surtout la tendance de certains à descendre des critiques, juste pour monter en réaction dans le classement, ou peut-être même pour le plaisir, m’agaçait prodigieusement. C’est en cherchant sur Internet un site qui n’avait pas ces inconvénients que je suis tombé sur Babelio. J’ai tout de suite été séduit. Facile d’utilisation, convivial et si quelqu’un n’aimait pas mes critiques, il pouvait le dire, mais il fallait argumenter. Je n’en suis plus jamais reparti. (Et j’y ai même amené finitysend.)

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Quel(s) genre(s) contient votre bibliothèque ?

Essentiellement de la science-fiction de tous les genres et sous-genres possibles et imaginables du plus bourrin au plus poétique. Je n’ai lu que cela pendant des années. Et doucettement, je me suis rendu compte que la fantasy pouvait m’apporter aussi ce que je recherchais tant dans la SF et des ouvrages de cet autre genre sont venus grossir les rangs. Je suis un fan inconditionnel et presque absolu de la littérature de l’imaginaire. Presque, parce qu’on peut depuis quelques années maintenant, retrouver  dans ma bibliothèque de l’aventure maritime ou historique. Je vous passe toutes les BD d’enfance que je relis encore et toujours.

Vous lisez beaucoup de littératures de l’imaginaire et participez activement au Groupe dédié sur Babelio. Comment est né cet intérêt, et qu’aimez-vous particulièrement dans ces genres ?

fondationPar hasard. J’avais 13 ans. Je ne lisais pas (ou plus), en dehors des romans scolaires imposés bien rébarbatifs – j’ai développé depuis une sorte d’allergie à la littérature blanche. Un catalogue France Loisirs plus tard (imposé par mes parents ? Étais-je volontaire ?) je découvrais Fondation d’Isaac Asimov. Une révélation. Je n’ai plus jamais quitté la SF.

La réponse à la seconde question tient en un seul mot : Évasion…

Mais argumentons un peu : Quel « genre » permet de lire un jour, un roman d’espionnage, une autre un roman de guerre, un polar, un roman d’amour, un essai philosophique (ou presque) tout en conservant une part de merveilleux et surtout cette capacité à surprendre ? À rêver ? À frissonner ? À s’évader ? Mais aussi à s’instruire ? La SFFF (Science-Fiction, Fantasy, Fantastique, pour les intimes). Pour moi, la littérature de l’imaginaire reste la meilleure littérature de loisirs et n’est pas (ou plus ? ) un refuge pour ado un peu geek.

Je critique pour les convaincus, mes billets sur Babelio permettent de les orienter vers un titre précis. Mais ma plus grande joie, c’est de convertir (bon allez, disons « décider », « amadouer ») un « allergique » au genre. Et quand un Babelionaute me dit que grâce à ma critique, il s’est laissé tenter par un livre de SFFF et qu’il a adoré, ça me transporte et me convainc de continuer. (Bon ça flatte aussi sauvagement mon ego et c’est toujours bon à prendre.)

Quels sont les livres de l’imaginaire qui vous semblent incontournables, et pourquoi ceux-ci ?

Il y en a tellement. (Et j’ai fait des listes d’ailleurs sur ce thème.)

Raison pour laquelle je vais me contenter de deux :

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En SF : Dune de Frank Herbert (et s’il doit y avoir une couverture d’illustration, je veux celle de l’édition Pocket de 1987).  Je devais donc avoir 16 ans si je calcule bien. Et si j’ai adoré mes premiers livres de SF, Dune est probablement la première et l’une de mes plus grandes claques littéraires. Un livre-univers, un space opera (et un planet opera), un roman d’aventure, de guerre, d’amour, politique, religieux. Ce livre mérite tous les superlatifs  laudatifs que je pourrais lui trouver. La quintessence de la SF. (Tiens, il faudra que j’en réécrive la critique sur Babelio un de ces quatre.)

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Et s’il y a UN titre qui peut concurrencer Dune en matière de giroflée à cinq pétales, on va faire dans l’éclectisme et choisir de la fantasy, française de surcroît (puisqu’il faut bien l’avouer j’ai une petite prédilection pour la littéraire américaine et anglo-saxonne), c’est La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Une œuvre qu’on adore ou qu’on déteste, (il n’y a souvent pas de juste milieu) et qui m’a laissé sur le carreau. Une œuvre forte, poignante, prenante, on ne ressort pas indemne de cette histoire. Mais au contraire de Dune que j’ai lu de multiples fois, je n’ai jamais osé relire celle-ci.

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Ça peut paraître bête après tout ce que je viens d’écrire mais ma première grande découverte littéraire c’est : Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Un classique parmi les classiques. On est d’accord. Mais mais mais… Ne serait-ce pas de la littérature de l’imaginaire ?

On peut le qualifier de livre pour enfant ou de littérature jeunesse, de conte philosophique, de livre fantastique (mais pas de SF, certes). On peut le lire avec plusieurs niveaux de compréhension mais avec une constante, le rêve, l’évasion et le merveilleux. Lu enfant, lu adolescent, lu adulte. C’est l’un des livres qui m’a le plus marqué, ne serait-ce que parce que c’est l’un des plus anciens dont je me souviens. (Je vous passe les Oui-oui et le Club des cinq.) Raison pour laquelle peut-être, je ne l’ai jamais critiqué ou cherché à argumenter dessus.

Quel est le plus beau livre que vous ayez découvert sur Babelio ?

Franchement ? Aucune espèce d’idée. Aussi vais-je vous faire découvrir mon dernier coup de cœur associé à Babelio puisque c’est un livre que j’ai pu obtenir grâce à l’opération Masse Critique (et que je n’aurais probablement jamais acheté d’initiative) : Le Peuple de la brume de José Eduardo Agualusa. Un magnifique voyage au pays des rêves, à mille lieux des récits post-apocalyptiques pleins de fatalisme, de violence, de haine et de triste réalité (que j’affectionne par ailleurs), un voyage initiatique résolument optimiste et léger qu’on lit la tête dans les nuages et des étoiles plein les yeux.

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David Weber © DR

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Et là, après l’envolée lyrique de la question précédente, on redescend sur Terre, mais on se ré-envole dans l’espace. Mission basilic de David Weber. Même, en fait,  probablement  les 11 premiers tomes de la série qui doit compter plus d’une vingtaine de titres (en comptant les spin off). LE livre qui m’a fait prendre conscience que la science-fiction militaire, dont je suis si friand, était un genre à part entière et qui m’a fait découvrir, grâce aux recherches avec ces mots-clés, l’univers bien plus trash de Warhammer 40.000 et Fantômes de Gaunt de Dan Abnett.

Pour les néophytes, la SF militaire c’est la science-fiction qui met en scène, la plupart du temps, des militaires, avec comme corollaire le plus fréquent : la guerre. Les titres les plus emblématiques de cette sous-catégorie : Étoiles, garde à vous de Heinlein, La Stratégie Ender de Card, La Guerre éternelle de Haldeman.

Quel livre avez-vous honte de n’avoir pas lu ?

Aucun. Si j’ai envie de livre un livre, je le lis et sinon, je n’ai aucune espèce de remord à laisser de côté un livre qui ne m’intéresse pas. Honte d’avoir lu certains livres ? Oui très probablement (et même sûrement), mais je ne donnerai aucun titre. Mais le contraire ? Non. Je dois avoir 1 500 titres dans ma PAL (dont la plupart restent à acquérir d’ailleurs). J’ai de quoi satisfaire ma soif de lire pour plusieurs vies, vu que cette PAL ne cesse de grossir.

Bon, pour essayer de répondre à la question, tout en collant à l’actualité , je dirais : La Servante écarlate de Margaret Atwood, plusieurs fois en tête de PAL, mais que je repousse à chaque fois pour un titre plus léger.

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Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Tiens, changeons totalement de registre (et après tout, j’ai dit tout en haut que je m’ouvrais au roman d’aventure historique). Seulement 41 petits lecteurs sur Babelio : L’Aigle de Sharpe de Bernard Cornwell.  Un époustouflant roman d’aventure guerrière sur fond historique durant les guerres napoléoniennes en Espagne. Un régal totalement addictif.

Tablette, liseuse ou papier ?

Tablette, non. Je n’en ai même pas. Longtemps papier (avant l’invention des liseuses), longtemps réfractaire à la liseuse, avec les mêmes arguments que tout le monde (l’odeur du papier, la page qu’on tourne, l’objet sacré, etc.). Et puis j’ai découvert… la liseuse. C’est quand même vachement pratique ce truc. Ça s’emmène partout, ça tient dans la poche. Et quand on est à l’extérieur, qu’on a presque fini son bon gros pavé et qu’on doit en attaquer un autre ? Deux kilos de paperasses dans le bahut ou un peu d’électronique ? Et au final, au risque de m’aliéner les puristes adeptes de la secte du papier, dans un bouquin, c’est l’histoire qui compte.

Quel est votre endroit préféré pour lire ?

Là où je me trouve. J’emmène toujours un livre avec moi. Mais l’endroit où je lis le plus souvent reste quand même mon canapé. MA place sur la canapé. Celle avec le trou pile poil à la taille de mes fesses. Normal ce sont elles qui l’ont fait, ce trou. Un peu de musique et le tour est joué.

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George R.R. Martin © DR

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

Et bien je vous avoue que non, rien de spirituel ou de marquant qui ne me vienne spontanément à l’esprit. Donc pour tricher un peu je suis allé sur les citations que j’avais postées sur Babelio et je suis tombé sur une citation plutôt très à propos :

« L’esprit a autant besoin de livres qu’une épée de pierre à aiguiser pour conserver son tranchant. » (George R.R. Martin, Le Trône de fer).

Quelle sera votre prochaine lecture ? Comment l’avez-vous choisie ?

J’ai toujours une bonne dizaine de titres en réserve, plus ou moins classés, qui varient souvent en raison de mes derniers achats coup de cœur. Mais sauf à vouloir absolument lire le dernier David Weber sorti, L’Ombre de la victoire (très décevant d’ailleurs), c’est plutôt : « Chérie, donne-moi un chiffre entre 1 et 5. »

Bon, pour ce mois-ci, j’ai un impératif (très agréable d’ailleurs) : Le Trésor des Américains de Fabien Clauw, une histoire d’aventure maritime à la fin du XVIIIe, côté français (pour une fois), mon dernier livre gagné, grâce encore à la Masse Critique.

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Fabien Clauw © DR

D’après vous, qu’est-ce qu’une bonne critique de lecteur sur Babelio ?

Même s’il m’arrive d’en lire et de les apprécier, je n’aime pas les critiques trop longues. Souvent trop descriptives. (Je fais exception de quelques Babelionautes qui se reconnaîtront sûrement s’ils lisent cette interview.) 30 lignes c’est un maximum, mais j’avoue qu’il m’est arrivé de dépasser. Je n’aime pas non plus les « critiques » qui tiennent en 20 mots (en est-ce d’ailleurs?). Un résumé n’est pas nécessaire non plus. Une phrase d’accroche, un petit aperçu du pitch du livre, un ou deux, j’ai aimé parce que, ou j’ai détesté parce que. Une ch’tite conclusion et le tour est joué. Comment ça, c’est ce que je fais ?

Blague à part : une bonne critique c’est celle qui donne envie de lire le livre ou qui explique pourquoi on n’a pas aimé, sans forcément donner d’avis péremptoire (bien que cela me soit déjà arrivé). Point.

Une anecdote particulière en rapport avec Babelio ?

On écrit des billets ici, pour orienter un lecteur potentiel, mais aussi, on ne va pas jouer les faux-culs, pour être lu et reconnu. (Sinon on se désinscrirait tous des insignes Babelio.) Et quand il m’arrive IRL de discuter SFFF, je demande toujours à la personne si elle connaît et/ou si elle est inscrite sur Babelio. Et là Paf ! Fnitter, c’est moi. C’est toujours gratifiant de se voir reconnu en dehors des amis « réseaux sociaux ».

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Du 31 octobre au 5 novembre se tiendra à Nantes l’édition 2018 des Utopiales : y êtes-vous déjà allé ? Est-ce que vous êtes attaché à certains festivals/salons littéraires, liés à l’imaginaire ou non ?

Non, parce que c’est très très loin à la nage. Mais sinon j’avoue n’avoir jamais fréquenté un festival ou salon littéraire. Plus jeune je trouvais mon inspiration dans une grande librairie de livres d’occasion que tout Parisien lecteur de ma génération a connu ou dans Le Science-fictionnaire de Stanislas Barets. Maintenant, mon inspiration, c’est tout bêtement Internet. Babelio bien sûr, mais aussi nooSFere.

Merci à fnitter pour ses réponses !

Voyage en terre malazéenne avec Steven Erikson

Près de 20 ans après le début de la publication de la saga Le Livre des martyrs de Steven Erikson, le premier tome de la série, Les Jardins de la lune, s’offre une nouvelle traduction française aux éditions Leha. À l’occasion de cette réédition et avant de partir pour les Imaginales, l’auteur canadien a fait un détour par les locaux de Babelio pour échanger avec trente lecteurs à propos du premier volume de sa décalogie.

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Un plateau de jeu de rôle

C’est dans les années 1980 qu’est né le monde malazéen. À l’époque, Steven Erikson et Ian Cameron Esslemont sont deux étudiants canadiens qui aiment partager des parties de jeu de rôle tels que Donjons & Dragons. Difficile de dire qui des personnages ou de l’univers est venu en premier aux créateurs de cet univers “Je suppose que les personnages nous sont venus en premier car, dans un jeu de rôle, les caractères des personnages sont essentiels pour faire avancer l’histoire. Mais je me souviens aussi des grandes cartes que l’on trouvait dans chaque boîte de jeu, et qui décrivent les terres où les humains et les nains habitent. Pour s’amuser, on a voulu étudier ces cartes dans le détail, et on a remarqué quelques erreurs un peu agaçantes, comme un fleuve qui allait à contre-sens par exemple. Nous avons alors décidé de créer notre propre univers pour héberger nos parties.”

Lors de la conception de cet univers, les auteurs se sont cependant imposés la contrainte de proposer autant de niveaux d’interprétation que possible : “Pour cela, nous avons été très vigilants et avons veillé à concevoir un univers cohérents à tous les niveaux : géographiquement, politiquement, ou encore historiquement. L’une des questions essentielles que nous nous sommes posées concernait le fonctionnement d’un monde où la magie existe. Pour cela, nous sommes partis du fait que la magie est quelque chose qui s’acquiert sur la base du mérite. Une fois que nous avions posé les ramifications de son fonctionnement et ses répercussions sur l’intrigue et l’environnement, nous nous sommes retrouvés avec un système dans lequel il n’y a pas de différence entre les genres et les sexes : nous avons donc une écriture égalitaire dans laquelle le langage du sexisme n’existe pas.”

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D’une aventure en duo à une aventure solitaire

Un peu de temps est toutefois passé entre la pose des fondations de cet univers et la première publication des Jardins de la lune (en 1999). Avant d’en faire un livre, Steven Erikson et Ian Esslemont ont d’abord voulu transposer cet univers dans un scénario pour le cinéma : “Pour écrire le synopsis, nous nous sommes inspirés des souvenirs que nous avaient laissés nos parties de jeu de rôle – mais nous en avons laissé une bonne partie de côté : il faut garder à l’esprit qu’elles ressemblaient plus à des discussions qu’à des quêtes pleines de monstres et de trésors. En réalité elles nous ont surtout permis de développer les personnages : cela nous a permis d’obtenir une grande compréhension de leur caractère et de leur histoire, et de leur insuffler de la vie. Ça a l’air ennuyeux, dit comme ça, deux personnes qui jonglent entre trois personnages et qui ne font que discuter pendant des parties de jeu de rôle, mais ces conversations nous ont apporté une grande richesse linguistique et beaucoup d’éléments tragiques.”

Ce n’est pourtant pas dans les salles obscures que l’univers malazéen a finalement pris forme, mais entre les pages d’un livre : “Dès que le scénario a été refusé, nous nous sommes mis d’accord et avons décidé de nous lancer individuellement pour en faire chacun un livre. Si l’écriture d’un scénario se prête bien à l’écriture à distance, c’est plus compliqué lorsqu’il s’agit d’écrire un roman : il faut trouver son propre style et sa propre voix. Or nous n’étions pas au même endroit : Ian était en Alaska, et moi sur une île en Colombie-Britannique. Mais nous avons quand même énormément communiqué, pour éviter de faire des erreurs et pour garder une histoire cohérente. Nous avons chacun retravaillé le scénario d’origine à notre manière, et avons rapidement laissé nos parties de Donjons & Dragons de côté. Nous avions pris beaucoup de notes à partir de ces parties de jeu de rôle, mais il y a toujours un risque à prendre trop de notes et à en savoir trop sur une histoire : il faut garder l’esprit ouvert pour savoir comment on va en arriver là, et il faut garder de la spontanéité pour ne pas étouffer l’écriture.”

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La nouvelle la plus longue du monde

C’est dans une bataille de longue haleine que s’est alors lancé Steven Erikson, puisque la saga du Livre des martyrs ne compte pas moins de 10 ouvrages : “Lorsque j’ai commencé l’écriture, j’avais les 10 volumes en tête, et notamment des scènes de bataille du tome final ; c’est d’ailleurs ça qui m’a permis de tenir pendant onze ans et de continuer à écrire, j’avais hâte d’arriver jusque là ! Mais je n’en ai pas parlé tout de suite à mon éditeur, car je voulais que chaque livre soit une histoire à lui tout seul, sauf le tome 9 dont la fin avait pour objectif de tenir le lecteur en haleine avant le tome final. Pour moi, le tome 9 et le tome 10 ne sont en réalité qu’un unique et énorme ouvrage.”

Malgré la longueur de ses romans, c’est en écrivant des nouvelles que l’auteur déclare avoir appris à écrire : “D’ailleurs, je n’ai peut-être jamais écrit de romans, car Le Livre des martyrs est parfois décrit comme “la nouvelle la plus longue du monde”. Je pense que si le roman survit à la relecture, c’est grâce à ses différents niveaux d’interprétation.” Steven Erikson admet toutefois s’être inspiré de grands classiques de la science-fiction pour écrire Le Livre des martyrs : “Ce n’est pas une oeuvre unique, structurellement parlant, car elle repose sur le roman Dune de Frank Herbert, dans lequel le lecteur est propulsé directement dans l’histoire. Nous avons fait la même chose ! En fait, j’écris surtout pour me faire plaisir, pour un lectorat duquel je ferais partie.”

Les films La Ligne rouge (Terrence Malick), comme suggéré par un lecteur, et Au-delà de la gloire (Samuel Fuller), font également partie des influences de l’auteur : “J’ai beaucoup appris de ces deux films, qui s’attachent à trouver un petit geste d’humanité, aussi petit soit il, au coeur d’événements tragiques qui incluent des milliers de personnes. Dans Le Livre des martyrs, il y a du bon chez les méchants et du mauvais chez les bons personnages. Notre approche était de rendre les personnages aussi humains que possible, même s’ils ne l’étaient pas. C’est sûrement l’une des raisons pour lesquelles les lecteurs aiment les personnages.”

En parlant des personnages, celui de Kruppe a particulièrement marqué les lecteurs : décalé et impertinent, il détonne parmi les autres personnages. “J’avais en tête l’image de quelqu’un qui aurait toujours un mouchoir détrempé à la main pour s’éponger le front, et qui s’exprime dans un langage fleuri, mais attendez de découvrir Iskaral dans le deuxième tome !”

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Au-delà de la fantasy

Si Le Livre des martyrs est devenu un classique de la fantasy, il n’en reprend pourtant pas les grands codes : Steven Erikson et Ian Esslemont ont en effet créé un univers original duquel les elfes sont par exemple absents. Cet univers n’a pourtant pas été créé par opposition à la fantasy des années 1990, mais s’inscrit plutôt dans une vision postmoderne du genre : “Nous avons remarqué qu’il y avait deux manières d’approcher la fantasy : d’un côté il y avait l’epic fantasy de J.R.R. Tolkien et Terry Brooks, et de l’autre la dark fantasy de Michael Moorcock et Glen Cook. Nous étions plus attirés par des ouvrages tels que La Compagnie noire de Glen Cook et nous sommes spontanément orientés vers cette voie.”

Le Livre des martyrs ne se limite pas pour autant au seul cercle de la fantasy. Pour écrire son histoire, Steven Erikson s’est nourri de différents registres : “Au fur et à mesure du développement de l’histoire, les personnages se posent de plus en plus de questions qui dépassent largement le cadre de la fantasy : les pensées philosophiques des personnages alternent avec les scènes violentes de guerre, et finalement ce n’est plus de la fantasy avec des accents tragiques, mais une tragédie teintée d’éléments de fantasy.”

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Une quête éditoriale

Douze ans après la publication du premier tome, les lecteurs anglo-saxons avaient enfin le dernier tome entre les mains. Mais si la dernière page a pu être difficile à tourner pour quelques lecteurs, Steven Erikson n’a pas tardé à reprendre la plume : “Quand j’ai fini d’écrire cette saga, j’étais à Plymouth en Cornouailles, en Angleterre. Je l’ai terminée en ayant la sensation d’être arrivé là où je voulais aller. Si j’avais été renversé par un bus à ce moment-là, je serais mort satisfait. J’ai fait une petite pause pour me reposer, mais ça n’a duré que sept jours : je me suis tout de suite remis à écrire. Avec du recul, c’était peut-être une erreur, car mes lecteurs et mes lectrices étaient sûrement autant épuisés que moi.”

Enfin, cette rencontre avec des lecteurs était également l’occasion pour l’auteur de revenir sur son parcours et sur les obstacles qu’il a rencontré il y a vingt ans, alors qu’il envoyait des manuscrits à des maisons d’édition : “Il m’a fallu huit ans avant de trouver un éditeur. J’ai commencé par envoyer le manuscrit complet à un éditeur new-yorkais. Il est resté chez eux pendant 18 mois avant de m’être retourné. Je l’ai alors renvoyé à un autre éditeur, Tor books. Après plusieurs mois, je les ai appelés pour savoir ce qu’il en était : ils étaient intéressés mais attendaient la dernière fiche de lecture d’un auteur. Ils m’ont rappelé quelques mois plus tard, pour me renvoyer mon manuscrit : ils avaient finalement décidé de le refuser car ils pensaient qu’il était trop compliqué.
Ce double refus était frustrant pour moi, j’ai donc décidé de tenter ma chance en Angleterre, en me donnant cinq ans pour signer un contrat. Trois ans plus tard, j’avais un agent et un éditeur, et trois ans encore plus tard, les éditions Tor rachetaient les droits de la saga. L’ironie de cette histoire, c’est que j’ai vendu plus de livres aux Etats-Unis que n’importe où ailleurs, et sa morale, c’est que les éditeurs peuvent parfois se tromper à propos de leur lectorat.”

En attendant de découvrir le deuxième tome de la saga en novembre, nous vous proposons de retrouver Steven Erikson en vidéo, dans laquelle il a choisi six mots pour parler de sa saga Le Livre des martyrs, publié aux éditions Leha.